Un "monument fragile"

La sortie de la saison 5 de Bojack Horseman sur Netflix le 14 septembre dernier confirme la tendance de la série à installer et sonder une esthétique de la déformation. Le geste est bien sûr manifeste dans le format même du show animé qui substitue ici et là des figures animales aux humains, et use volontiers de la caricature. La narration ne cesse de s’essayer à l’excès, que ce soit par les aventures incongrues de Todd, qui impliquent tantôt des clowns dentistes infectés par la rage, tantôt le sauvetage de toute une ville sous-marine menacée par une avalanche de spaghettis, ou que ce soit par la peinture de diverses lubies hollywoodiennes post-modernistes, avec notamment le tournage par un pseudo-Tarantino d’un film qui devient finalement un panier garni. L’univers de Bojack, dans son principe même, est une réflexion déformée du Los Angeles contemporain.

Cette déformation est celle du caricaturiste, du portraitiste. Elle se retrouve mise en abyme, et donc pensée, dans l’épisode 7 de la saison 5, lorsque la psychanalyste de Diane raconte son histoire en la renommant et en changeant son apparence. Il s’agit, dans ce cas comme dans le système général de la série, d’altérer pour mieux dire, pour permettre la parole. Ce type d’altération aboutit à une image, et donc institue de la signification.

Cette démarche esthétique est d’ailleurs aussi représentée symboliquement dans l’épisode 11 de la saison 5, à travers le ballon géant de Philbert, le personnage interprété par Bojack. Cette immense masse flottante se décroche et finit, dans un rêve, par fixer son comédien, dans un lieu bleuté où l’espace est aboli. L’acteur se reconnaît alors dans ce fantôme moderne sans attache qui semble s’être décroché du monde. Cette figure errante est une déformation signifiante, une métaphore, du protagoniste. Et de même la série, en un sens, se veut être notre ballon, flottant jusqu’à nous dans l’immatérialité d’une plateforme de vidéo à la demande, pour offrir au spectateur un reflet grossi de son monde, où il se reconnaît. Là est peut-être l’art poétique qui expose la façon dont Raphael Bob-Waksberg envisage la caricature et son rôle imaginaire, comme déformation fertile, réflexive.

Mais une autre déformation court à travers Bojack Horseman : il s’agit de la « défiguration ». L’on pourrait croire les deux concepts voisins, ils sont ici diamétralement opposés. L’une des premières et terrifiantes occurrences de ce procédé a lieu à l’épisode 11 de la saison 1, lorsque le protagoniste, en plein trip, hallucine une Diane monstrueuse. Ou encore dans l’épisode 6 de la saison 4 lorsque Bojack se représente mentalement comme un déchet dans un ressassement masochistes d’idées autodestructrices.

  • (1)
  • (2)

Categories: Non classé

Laisser un commentaire