Get Out de Jordan Peele

Get Out

DANS LE BLANC DES YEUX

Get Out, le premier film de l'humoriste Jordan Peele s'ouvre sur un double programme. Tout d'abord celui d'une filiation avec l'âge d'or du cinéma d'horreur, citant explicitement la fin des années 70 et les banlieues pavillonnaires du Halloween de Carpenter tout en jouant sur une thématique qui infuse particulièrement le cinéma indépendant contemporain : la place des noirs dans la société américaine (The Fits, I Am Not Your Negro, Moonlight etc). L'hybridation du genre horrifique et de la question raciale se traduit lors de cet incipit comme une parodie d'Halloween : Andrew, un jeune homme afro-américain se promène, peu assuré, dans une rue pavillonnaire déserte quand le mal absolu – un homme, le visage couvert, sortant d'une voiture blanche débarquant du hors-champ – se rue sur lui et l'exécute.

Après cette truculente mise-en-bouche, le film n'aura de cesse de répéter le mouvement de The Visit de M. Night Shyamalan, autre film de la société Blumhouse (coutumier du genre) : Chris et sa petite amie Rose forment un couple mixte. Ils se rendent dans la maison familiale de cette dernière où peu à peu des dérèglements vont survenir jusqu'à un twist révélant la vraie nature de leurs hôtes, se concluant par l'arrivée d'une voiture de police. Sur cette armature sans grands éclats, le film va s'attacher à un sujet pour le moins curieux compte tenu de sa date de sortie : la fausse bienveillance d'une caste blanche sous l'ère Obama (et non un film dénonçant l'Amérique de Trump comme on pourrait le penser). Ce sujet prend une transcription passionnante grâce au motif de série B qu'est l'hypnose, notamment sous la forme fantastique qu'il recouvre dans le film. Les afro-américains victimes de la famille Armitage sont plongés dans une sorte de néant étoilé où ils sont dépossédées de leur propre corps, comme aspirés par une lame de fond. Plus étrange encore, le point de vue du personnage ainsi capturé dans les limbes semble percevoir le monde par le prisme d'un écran de télévision, À ce titre, aux yeux de Chris, l'écran de télévision apparaît comme une image traumatique, renvoyant à la mort de sa mère et à son impuissance face à l'évènement lorsqu'il était enfant. La télévision joue d'ailleurs un rôle paradoxal, elle est à la fois un outil d'émancipation (développement du regard, extraction du quotidien pour une population marginalisée) mais aussi un outil de domination (c'est par l'écran que Chris est systématiquement endormi par Missy Armitage).

Ce motif de l'écran et de son contre-champ, le spectateur pétrifié, semble dessiner une métaphore de la condition afro-américaine : des femmes et des hommes dépossédées de leur corps, de leur lutte, de leur identité, ravalés par le capitalisme, les stéréotypes racistes et la confiscation de leur culture par les blancs. À ce titre, La La Land de Damien Chazelle est le symptôme de ce pillage où le blanc Ryan Gosling s'accaparait le jazz, digne porteur de son héritage, reléguant les afro-américains à de pales figurants, voire des traitres vis à vis de son idéal de pureté (le personnage interprété par John Legend s'écartant du big band et du free jazz pour aller vers une musique plus électronique et dansante). Pour autant, la comparaison avec The Visit s'arrête là, le film se tenant à peu près sur son idée principale jusqu'à son twist final qui amoindrit son potentiel subversif. Peele choisit en effet de traiter le traumatisme de Chris comme un pur outil de scénario. Là où celui des enfants dans le film de Shyamalan devait nécessairement être dépassé (dans une confrontation finale bouleversante), il est ici totalement mis à la trappe, ne traitant pas scénaristiquement en quoi il est constitutif du personnage. De même, il met – partiellement du moins – la question du racisme entre parenthèses pour mieux la faire muter. Il est révélé que l'aveugle qui convoitait les précieux yeux de Chris ne les voulait que parce qu'il était par ailleurs un brillant photographe, rien à voir avec sa couleur de peau, semble-t-il. Pourtant, c'est à travers cette réplique que s'exprime une forme plus retorse de racisme, celle qui consiste en une négation de celui-ci par son émetteur, revenant à une traite des noirs assumées, des intérêts personnels et économiques donc.

À vouloir conclure par un final à la Django Unchained, jouissif et gore, Peele perd de vu son sujet principal, à savoir cette inquiétante étrangeté qui réside dans le regard des Armitage, bien plus terrifiants lorsqu'ils jouent leur rôle de caricature « Touche pas à mon pote » qu'en secte psychopathe et crypto-nazie.

 

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