Bojack Horseman : Cheval seul attend la nuit

Bojack Horseman

CHEVAL SEUL ATTEND LA NUIT

Pour la rentrée, le talentueux showrunner Raphael Bob-Waksberg, nous offre une quatrième saison de Bojack Horseman, intégralement diffusée sur Netflix. Cette série venue de nulle part et d'ailleurs est l'itinéraire d'un être domestiqué puis abandonné, d'un homme incapable d'avancer sans harnachements et œillères.

Un être perdu à Los Angeles donc. Bojack y campe le rôle d'une de ces myriades d'étoiles filantes, étant un ex-acteur de sitcom à succès devenu dépressif et alcoolique. La narration ne tombe pas pour autant dans la pâle copie médiocre d'un énième motif populiste d'une reconversion d'un personnage de « l'art populaire » à « l'art noble » comme le fait, pour l'exemple, l'indigeste et dégoulinant Birdman. Le scénario transporte Bojack face à son art auquel il s'accroche comme à sa bouée afin de ne pas sombrer.

Très loin des tentatives désespérées d'agglomérer tout type d'arts et de cultures dans un but morale, au rendu élitiste et ethnocentré, ce qui contribue à créer des dualités de valeurs entre les œuvres, la série met sans cesse l'accent sur la sincérité des créateurs et artistes, leurs sensibilités et leurs intelligences propres, cela sans jamais tomber dans la caricature (les idées de Todd et de Mr Peanutbutter lors de leurs étranges collaborations sont et reste stupidement sincère, en ressort une poétique particulière mais qui ne les élèvent pas au rangs d'artistes).

Le temps est une matière gluante et irrégulière contre laquelle Bojack ne cesse de se débattre. Des ellipses pensées sur une période ridiculement longue (« one week later »), placées en guise d'effets comiques, sont provoquées par l'alcool, la drogue mais aussi et surtout la procrastination du personnage. Dans les premiers épisodes, alors qu'il est censé écrire ses mémoires rapidement, une semaine s'écoulent en un claquement de doigt. Un moyen simple et efficace pour nous de comprendre le gâchis. Annuler ce temps le rend inexistant au passé comme au présent. Et pourtant, Bojack a vieilli. D'ailleurs, lorsqu'il tente d'écrire sa vie, il s'arrête à l'ouverture et passe tout son temps sur l'intitulé du chapitre un avant d'abandonner. Comme si, au fond, le contenu importait peu, comme si le marketing et l'apparence comptait plus que le cœur et l'âme, comme si sa vie c'était arrêtée au préambule.

Et pourtant Bojack a la bonne intuition, l'intuition que sa vie intéressera, l'intuition qu'il se connaîtra mieux lui-même s'il s'écrit. Il n'a pourtant pas les armes pour construire son récit. Il fait donc appelle à une « ghostwriter », Diane.

Il y a bien une mise en abîme entre l'intrigue de la saison 1 et le fait même de regarder la série. Nous, comme Diane, sommes focalisé sur le personnage de Bojack dans sa profondeur et ses contradictions car il est une synthèse de tout les maux modernes, ou en tout cas tout ceux qui relèvent de la psyché. La saturation à la communication, la procrastination latente, l'égoïsme, la passivité face à l'injustice. Toutes ces situations nous sont familières.

La saison 2 file cette mise en abîme et met en lumière un nouvel élément qui assombrit encore le tout. La masse consciente ayant lu la vie de Bojack est loin de la remise en question personnelle que cela pourrait impliquer. Cette foule ne s'intéresse qu'aux anecdotes de la vie du protagoniste. A l'image d'une médiocratie contemporaine massive qu'on nomme difficilement tant la tentation du mépris peut être forte, la majorité brouillante est obnubilée par sa vie sexuelle, par ses coups de colères publique et par ses relations dans son milieu. Une jeune femme avec qui il sort lui somme même lors d'un dîner de « faire son Bojack », ce qu'il finit par faire car il n'arrive pas à se contrôler, comme s'il s'agissait d'un personnage de série culte au caractère stéréotypé. Remarquons l'ironie de ce filage.

Si ce procédé de mise en abîme permanent a fait le charme de la série deux saisons durant, la rupture avec celui-ci dans la saison trois l'expédie dans un autre registre, sur une autre échelle. Il fallait continuer car après avoir écrit ses mémoires, la vie continue autant que « The show must go on ». Mais ayant pris conscience du désastreux gâchis que constituait sa vie, il tente de se renouveler. Il continue dans la lignée du film « Secrétariat » et sa promotion,  mais fuit dans le même temps chez une ancienne amie dont il était tombé amoureux plus jeune et qui a eu le temps d'installer sa vie de famille. Un nouveau motif s'installe : absolument tout ce qu'il tente se traduit par de cuisants échecs. Son caractère désormais on le connaît et pour étoffer l'histoire, les showrunners n'ont pas trop insisté sur lui finalement. Garder une distance suffisante assurait son potentiel tragique, et cela fonctionne à merveille. Mais ça induit également la possibilité d'imprimer une réelle complexité à de nombreux personnages secondaires. Tel Doc Sportello dans Inherent Vice, Bojack traverse les territoires et le temps de son propre point de vue d'homme épuisé, point de vue halluciné mettant en avant des situations qui n'auront décidément jamais été aussi absurdes et poétiques que lors de cette troisième saison comme cette épisode muet dont le pitch pourrait être ceci : Un cheval noyé ne parvient pas à s'excuser. La bouée devient un yacht, Bojack le remorque, traversant les terres américaines, lorsqu'il rentre enfin chez lui et se rend compte que sa représentation numérique l'a remplacée sur Secrétariat, seul projet artistique lui tenant à cœur.

Je ne peux m'empêcher pour finir, d’accoler ce poème d'Eluard particulièrement à propos.

Cheval seul, cheval perdu,

Malade de la pluie, vibrant d'insectes,

Cheval seul, vieux cheval.

Aux fêtes du galop,

Son élan serait vers la terre,

Il se tuerait.

Et, fidèle aux cailloux,

Cheval seul attend la nuit

Pour n'être pas obligé

De voir clair et de se sauver.

Paul Eluard

Categories: Articles

Laisser un commentaire