DETROIT

DETROIT

USA WILL CRASH AND BURN

Ce papier est écrit sous la colère et se revendique comme tel : un mouvement d’humeur destiné à faire réagir. Ecrit en une nuit pour mes confrères critiques dont j’ai lu les fines pensées, définitivement déconnectées politiquement. Je leur offre un exemple d’analyse éthique. Vous pouvez prendre des notes et avec un peu de chance nous verrons bientôt fleurir des critiques se rappelant enfin qu’images, comme mots, font sens et pas forcément celui qu’aurait souhaité la réalisatrice.

Cette année est décidément celle de la descente en règle du mythe américain contemporain. Le génial et lapidaire Un jour dans la vie de Billy Lynn avait donné le ton en février en écrasant avec brio toute une rhétorique nationaliste dont les fondements ont traversé les siècles depuis leur pêché originel (le génocide des populations autochtones) mais qui a pris de nouvelles couleurs à la disparition de l’URSS et changé de parure après le 11 septembre. Le sang s’est, lentement mais surement, retiré du système sanguin que représente les Etats fédérés, maintenus artificiellement vivants depuis la guerre civile. Aujourd’hui l’avenir, pour les acteurs de cette comédie (les militaires comme Billy Lynn), est loin du pays. Les soldats sont les premiers touchés mais le show est en train de s’étioler. Le « There’s no place like home » de Dorothy Gale au fin fond de son Kansas natal parait incroyablement lointain. Aussi irréel que le monde d’Oz, vague comme un mauvais rêve fiévreux.

Cette critique n’a pas pour but de mettre Detroit au niveau de l’oeuvre d’Ang Lee, bien au contraire. Elle est à charge contre le film mais a le mérite de permettre à l’analyse de faire tomber le mythe à sa manière. Le film s’ouvre sur une explication en gros traits (littéralement puisqu’il s’agit d’un court dessin animé de deux ou trois minutes) du prélude des émeutes de Détroit. Durant cette animation didactique, le ton est documentaire et plutôt marqué idéologiquement. Il nous est expliqué que les policiers sont violents, que cela ne peut plus durer, et que la ville est sur le point d’exploser. Pas le temps d’apprécier la médiocre mise en contexte du film qu’il dérape déjà. Les premières émeutes sont narrées avec une neutralité qu’il nous faut qualifier d’abjecte. Les policiers ne font que répliquer, se défendre, face à une population noire revendiquant la violence pour dénoncer un racisme complètement invisible à l’image. Doit-on se référer sans cesse au ridicule dessin animé d’introduction (qui commence fort à ressembler à un passeport moral pour l’intégralité du film) pour se situer ? Ce que montre le film est autre que ce qu’il semble revendiquer mollement dans sa communication. Il s'agit seulement de deux camps qui ne se comprennent pas. Pas de domination d’un camp sur l’autre… Quid de la population blanche vivant à Détroit et pratiquant la ségrégation au jour le jour ? Complètement occultée par la réalisatrice qui semble définitivement s’être donné l’absurde objectif d’une pseudo-neutralité journalistique.

Le pire est cependant devant nous. Après avoir entendu des coups de feu, l’armée et la police font le siège d’un hôtel, tuent un homme noir en entrant puis mènent un interrogatoire. La quasi intégralité du film se déroulera dans cet hôtel où trois policiers monstrueusement racistes vont terroriser et abattre des noirs. Le film devient, à ce moment, un thriller où l’enjeu pour les victimes est de survivre à ces monstres froids. Trois noirs sont abattus, les autres finissent par être libérés. Les policiers de l’Etat du Michigan et les militaires présents sur les lieux désapprouvent cela mais leur lâcheté les empêche d’intervenir. Cependant, ils ne sont pas racistes. Il n’y a dans ce film que trois racistes et ils sont complètement déshumanisés. La problématique que cela pose est dantesque. Les évènements de Détroit sont symbolisés par un seul évènement perpétré par ce qui semble être des sociopathes. Une telle marginalisation du racisme est des plus dangereuses et ne rend pas réellement compte des évènements. Le point culminant est certainement la séquence où l’un des « otages noirs» est libéré puis retrouvé ensanglanté et terrorisé par un policier blanc qui dénonce l’inhumanité du traitement qu’il semble avoir subit et le gratifie même d’un « Brother ». Quand la mièvrerie tourne à la manipulation…

Si ce film n’avait pas la « marque » Kathryn Bigelow derrière lui, la critique aurait-elle cautionné un film dénonçant le racisme qui ne montre, concrètement, pas le racisme ? Aurait-elle cautionné cette abjecte caméra documentaire dans une fiction marginalisant à ce point la discrimination raciale (comme un travers quasiment maladif) ? Très certainement tant elle est habituée à se faire manipuler par l’inconscient révisionniste américain. En attendant, les habitants de Charlottesville ne semblent pas dénoncer les actes de trois psychopathes mais bien ceux d’une police d’état raciste et organisée…

Il est triste d'être contemporain des dernières onces de vivre ensemble explosant dans une nation. C’est d’autant plus triste lorsque l’une des gouttes d’eau dans le vase prêt à déborder vient d’une femme qui a toujours pris les meilleures positions sociétales. Le risque de parler à la place des gens... USA will fall, crash and burn.

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