Diamond Island de Davy Chou

Diamond Island

TOUJOURS LA NUIT SUBIT LE JOUR

Diamond Island met en lumière la migration de travail dans un pays qui fut longtemps sous tutelle française. C'est à la fois l'histoire contemporaine du Cambodge mais également une histoire moderne de la France qui se joue, car le sujet touche pareillement les deux pays. Le film narre, dans ses moments les plus délicats, une froide redéfinition du monde, des yeux de plusieurs jeunes adultes et adolescents. Ils ont une vie à résonance universelle. La vie de ceux qui voyagent pour travailler et qui travaillent pour survivre. Diamond Island est avant tout, un film de passages. Comme un souffle, loin, très loin de nos yeux, avec une pudeur rare, Aza, l'amour de jeunesse de Bora, lui murmure de s'arrêter, alors qu'ils traversent le pont en moto, entre le quartier de Diamond Island et Phnom Penh. L'écoulement du sablier ne peut être suspendu plus longtemps, ils repartent. C'est la dernière fois que Bora résiste à l'avancée implacable du temps et à l'attrait de la réussite social. Un ultime moment de répit en fin de parcours d'une douce vie d'enfant.

Davy Chou, jeune réalisateur Franco-Cambodgien (réalisateur du Sommeil d'or, son tout premier film), ne camoufle à aucun moment les deux propos du film : le mythe de la modernité naissante au Cambodge, que représente ce quartier vitrine de Diamond Island, ainsi que les nombreux choix et apprentissages connexes à l'adolescence. Pour autant, les faits sociaux entrelacent ces deux motifs, sans qu'ils fusionnent. Dans une conclusion, d'une grande justesse, la caméra porte un regard doux sur le personnage de Bora. En succombant à la modernité et à l'aisance matérielle, il perd son véritable amour, Aza. Cet amour n'est plus qu'un rêve empli de neige numérique bleutée, sur les rives de son adolescence envolée. Puis on retrouve ses anciens amis avec Aza. Ils chantent pendant que Bora les regarde au loin sur sa moto. Il s’apprête à retraverser un pont qui va les séparer de nouveau. Il s'est aperçu trop tard du mythe de la société occidentale. C'est un juste et terrible échos politique à ce que le libéralisme offre, partout dans le monde, aux nouveaux habitants d'une civilisation dont les grandes lignes ont été tracées sans eux.

Cependant, à aucun moment la caméra n'est virulente ou élégiaque. La violence et les pleurs ne sont jamais une option plausible dans le film. Seuls les différents passages dont le personnage va jouir, ou ceux qu'il va subir, font cheminer le récit et nous permettent de ressentir de l'empathie. (De l'adolescence à l'âge adulte, d'une classe populaire à la classe moyenne, de ses amis à sa famille, de Diamond Island à Phnom Penh.) Le personnage vit, souffre, aime, pleure, mais Davy Chou refuse toute idée de fatalité. Il ne souhaite pas que ses protagonistes soient les marionnettes du destin ou d'un modèle de société qui les dépassent. Ils sont également complètement en dehors d'un circuit de renoncement, cette idée n'est même pas amorcée. Le paysage du film social en est significativement rafraîchit : le renoncement devenait un motif, sinon le nœud d'intrigues, de la plupart d'entre eux, comme dans Moi, Daniel Blake de Ken Loach, Une Vie de Stéphane Brizé ou encore Juste la fin du monde de Xavier Dolan.

Les acteurs livrent alors une performance exceptionnelle. Leur fraîcheur et leur sincérité tranchent avec une image très synthétique, colorée, qui brille de mille feux, comme dans le plan qui réuni Bora et son frère pour la première fois. Il fait nuit, un groupe d'adolescents aisés s'amuse au bord du fleuve qui entoure Diamond Island. La lumière blanche des lampadaires éclabousse leurs visages happé par la froideur, révélant leur artificialité. Ils semblent être éclairé comme de la charcuterie au supermarché, ils sont exposés comme une « jeunesse qui s'amuse », et non pas comme êtres humains. Mais lorsque Soleil (le frère) s'extraie de ces lueurs, il le redevient. Sa gêne est palpable, il ne sait que dire, que faire. Bora est simplement heureux de revoir un membre de sa famille qu'il pensait perdu à jamais. Un bonheur contre lequel les néons, aussi blanc soient-ils, ne peuvent rien.

Il est remarquable que l'intégralité des plans décrit jusqu'à présent se déroule de nuit alors que le jour est mêmement présent. On pense à cette séquence, drôle et émouvante, dans laquelle Virak, l'un des amis ouvrier de Bora, explique à la petite bande comment draguer et embrasser une fille. Celle-ci se déroule en journée. Bora qui tentera, la nuit suivante, de mettre ces enseignements en application, échouera pitoyablement mais cette échec lui permettra de comprendre l'étendu de l'affection qu'il entretien pour Aza. Le climax dramatique du film est le décès de sa mère. Il l'apprend en fin de journée. L'enterrement dans son village natal suit immédiatement dans le montage, épisode filmé plus tôt un autre jour. Puis un splendide crépuscule violet ferme délicatement la narration laissant Bora seul dans l'obscurité et ses questionnements. On l'entend demander : « Tu vas encore nous abandonner ? ». La nuit il n'est plus temps de se battre et de pleurer, la nuit est le temps des dénouements. Ainsi la nuit est, dans ce film, hors du temps. Mais c'est également l'heure des choix.

Diamond island est un film éblouissant. Il analyse avec brio les enjeux du coulissement sociologique du Cambodge et nous offre une critique cohérente d'un modèle qui scintille et attire l’œil mais n'enrichit pas. Plus humblement, c'est surtout l'histoire d'un grand passage qui s'ouvre à un enfant, débouchant sur plusieurs issues. La seule certitude c'est qu'il en sortira adulte une nuit.

 

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