Elle de Paul Verhoeven

Elle

SHE'S LOST CONTROL

Presque dix ans après Black Book, le plus passionnant des cinéastes hollandais fait son grand retour cette année. Pour autant, il conviendrait de revenir à sa filmographie des années 90, à Starship Troopers plus précisément pour mettre en lumière ce que Verhoeven cache au cœur de Elle.

L'intelligence de Starship Troopers résidait dans l'ambition du cinéaste de subvertir le film de guerre hollywoodien en faisant une sorte de remake des films de propagande, de Riefenstahl à Bush, au nez et à la barbe de l'industrie. Cette idée de contamination d'un type d'image (le grand spectacle hollywoodien) par un autre (le métrage propagandiste) est réutilisé dans Elle mais à l'échelle d'une autre industrie, celle du cinéma français. Dès la scène d'ouverture, Michèle, une grande bourgeoise quinquagénaire est violée par un homme masqué sous le regard impassible du chat domestique, déroulant le programme ambiguë de Verhoeven, celui de la contamination du cinéma français en la présence d'un rape and revenge numérique.

Le cinéaste affiche ostensiblement l'emploie des codes de la comédie de mœurs hexagonale, allant jusqu'à intégrer dans la distribution des premiers rôles des acteurs dont la persona est farouchement encré au genre et en utilisant comme décors les quartiers riches de la banlieue parisienne. Le résultat est une sorte de Conte de Noël qu'on aurait inversé, substituant aux festivités romanesques de Desplechin, les petits jeux sadomasochistes de Verhoeven. Les motifs de l'académisme français sont donc dynamités, subvertis et ce dès l'ouverture, comme si Isabelle Huppert, forte de son expérience tous azimuts au sein du cinéma contemporain (Claire Denis, Hong Sang-soo, Serge Bozon) ouvrait la boîte de Pandore, déversant sur un certain type d'image policé tous les attributs du chaos.

Le film introduit donc la thématique peu traité du viol dès le début du film sans pour autant tomber dans l'image-traumatique. Michèle semble imperturbable, dans une maîtrise constante d'elle-même, refusant le statut de victime que son entourage voudrait lui imposer. Le jeu d'Huppert, tout en nuance, lorgne sans arrêt avec le comique, façonnant un personnage totalement lunaire, conquérant mais aussi froidement vicieux. Non seulement Verhoeven refuse l'accablement victimaire mais va jusqu'à assumer l'idée que le mal qui infuse le film émane de Michèle elle-même, fille d'un meurtrier notoire, prisonnière d'un passé trouble scellé dans une image. L'image serait le vecteur de propagation du mal, prenant des visions cauchemardesques qui pourraient mettre à mal la volonté de contrôle d'Huppert (réminiscence du massacre de son père, répétitions de son viol etc).

La multiplications des écrans a une place centrale dans cette stratégie. Par exemple, la mort des deux parents de Michèle semble liée à son rapport à la télévision comme si son désir de contrôle des écrans c'est-à-dire une conjuration du mal les chargeait d'un poison mortel. Le film se révèle bien être un rape and revenge foutraque où il s'agirait pour le personnage principal de littéralement reprendre le contrôle initialement perdu lors de la scène d'ouverture. Huppert va progressivement se détacher tout au long du film de l'emprise des hommes (son père, son fils, son ex-mari, son agresseur) pour devenir une femme triomphante ayant vaincu le mal sous toutes les formes que le film lui prête. Le film se termine sur les errances de Michèle accompagnée de sa meilleure amie dans un cimetière, régnant toutes deux sur un no man's land, débarrassées de la domination masculine.

 

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