It d’Andrès Muschietti

It

I REMEMBER MY CHILDHOOD...

Ces quelques mots de Géraldine Chaplin dans Cria Cuervos de Carlos Saura (1976) résonnent à mes oreilles comme une petite clochette. Son tintement léger et régulier, entêtant, me plonge dans des souvenirs d’enfance lointains, imparfaits, grignotés par le temps... Des souvenirs joyeux je crois, même si le terme n’est pas vraiment adéquat. Disons plutôt, des souvenirs tendres. Tendres comme les joues de l’enfant que j’étais, plutôt espiègle mais bon élève. Tendres comme les sentiments qui nous traversent lorsqu’on a 7, 8 ou 10 ans. Tendres comme les regards que l’on pose sur nos camarades dans la cour de récré, ceux avec qui l’on se dispute des billes, des pogs ou des jojo’s. Tendres comme les premiers émois amoureux, incompris, inconséquents, indomptables. Disparus.

Il s’appelait Jonathan. Il avait la crinière blonde de ces enfants parfaits, qu’on ne croise que dans les publicités pour des céréales ou pour des jouets. La coupe mi-longue, une raie au milieu, du gel par kilos pour faire tenir des mèches que tous les gamins de mon âge tentaient d’imiter. Une petite bouche feutrée, aux lèvres d’une rare finesse, aussi fines d’ailleurs que ses sourcils blonds, aguicheurs et taquins. Le visage encore rond de l’enfance, d’où se dégageait tout de même une aura toute féminine, presque androgyne. Son regard charmeur, d’un bleu souverain, dissimulait mal une certaine mélancolie. Comment pouvait-il être triste, pensais-je, lui qui ressemble à tout ce qu’un gamin américain ou européen peut rêver d’être, lorsqu’on a 10 ou 15 ans ? Étais-ce d’ailleurs vraiment de la mélancolie, ou un air plutôt gauche et incertain, maladresse d’un jeune premier à qui l’on fait miroiter la gloire un peu trop tôt, mais qui ne sait pas encore sourire convenablement à l’intimidant objectif...

Jonathan était un ami sans le savoir. Un compagnon même. Une figure identificatoire sur laquelle se projetait ma solitude de jeune garçon traversé par les inconstances de mon âge. Mais pas que. Jonathan était ce que je voulais être au plus profond de moi : une vedette sur qui l’on pose son regard, un beau garçon que l’on scrute lorsqu’il traverse la rue, un mecton qui en impose. Plus encore, je voulais être avec lui. Je voulais que nous nous connaissions, que nous soyons amis. Les meilleurs pour sûr. Inséparables. Je voulais jouer à ses côtés, combattre les sinistres clowns, affronter les profondeurs, chevaucher le diable, écrire encore et encore les chapitres d’une histoire sans fin. Toujours à ses côtés. Je crois bien que je rêvais aussi de l’embrasser.

Jonathan Brandis n’étais pas un grand acteur. Je le dis sans mépris aucun, bien au contraire. Je ne lui consacrerai pas toutes ces lignes sans être animé d’une infinie bienveillance à son égard. Mais il suffit de regarder sa filmographie pour s’en rendre compte. Brandis fait partie de cette liste interminable de jeunes éphèbes à la frimousse irrésistible, à qui l’on promet la gloire après un ou deux rôles prometteurs, puis qui traverse à vide des décennies de solitude et de déconvenue. Il est l’un de ces gamins sur qui plane le fantôme de Jackie Coogan, l’enfant star du Kid de Charlie Chaplin, qui vécut misérablement une vie misérable alors que les portes de la gloire s’étaient pourtant grandes ouvertes à lui.

Brandis a commencé la télé à l’âge de 6 ans, dans un obscur soap. Mis à part une apparition chez Adrian Lyne, il ne joue que dans quelques épisodes de shows oubliés. L’année 90 est pour lui, une année charnière : un premier rôle au cinéma, celui de Bastien dans la suite de L’Histoire sans fin ; le rôle du jeune Bill Denbrough dans le téléfilm It de Tommy Lee Wallace produit par la chaîne ABC. J’avais 3 ans à l’époque, lui 14. Autant dire que c’est quelques années plus tard que je suis tombé amoureux.

“I remember my childhood filled with fear”

L’Histoire sans fin 2 s’ouvre sur une séquence à la piscine. Bastien (Jonathan Brandis) lutte avec ses camarades pour sortir de l’eau. Trempé, le torse bombé, son short de bain jaune et blanc légèrement remonté, il rejoint le maître nageur devant qui les enfants sont attroupés. L’adulte leur propose un défi excitant, sans en dire plus. Tous les gamins veulent y participer. Plan serré sur le visage de Bastien, souriant et enjoué, que l’on isole de la foule. Le professeur de sport leur annonce qu’il va falloir sauter du grand plongeoir. Le visage de Bastien se fane. La peur l’envahit. La tête basse, les épaules relevées, il tourne le dos à ses semblables et tente de s’éloigner avant que son bourreau ne l’interpelle :

Bastien, c’est à ton tour. Allez dépêche-toi”.

Un léger panoramique sur la gauche montrant le pas hésitant de Bastien, puis panoramique vers le haut alors que le jeune homme grimpe à l’échelle. Son ascension est un supplice. Alors que chaque barreau semble le rapprocher d’une inévitable humiliation, Bastien entend les plongeons de ses camarades qui tombent, tels des boulets de canon sans état d’âme, dans l’eau chlorée de la piscine. Seul face au vide, au bord du précipice, Bastien est saisi par l’angoisse. La piscine se transforme alors en gorges : le garçon est cerné par des chutes d’eau titanesques, semblables aux chutes Victoria ou à celles du Niagara. Un mur torrentiel, qui s’écrase dans un fracas sans nom sous le regard défait du gamin. Son professeur lui demande alors ce qu’il se passe. Bastien prétexte une crampe. L’adulte lui rétorque que c’est un “prétexte de mauviette”. Ses camarades s’esclaffent. Bastien, humilié, ne peut cacher sa gêne.

La séquence, somme toute assez banale, est pourtant riche en prétextes identificatoires. Bastien apparaît comme un garçon isolé, qui doit batailler pour sortir de l’eau, ignoré par ses camarades qui ne trouvent qu’à rire de son désespoir. L’enfant que j’étais s’est immédiatement senti proche de lui. D’une part parce que la piscine a toujours été un lieu d’effroi pour moi qui nage très mal. Voir un autre enfant tétanisé par l’eau et par le vertige avait quelque chose de forcément réconfortant. Cela nous faisait un point commun. Cela donnait envie de se soutenir mutuellement. Et puis la séquence avait cette charge érotique suffisante pour que mon désir puisse se projeter sur le corps dénudé de Brandis. Sa sortie de l’eau maladroite, son ascension sur l’échelle, laissait paraître que l’on avait envie de toucher, de caresser, de saisir.

L’enfant de 7 ans que j’étais (peut-être étais-je plus jeune ou plus vieux, je ne m’en rappelle plus guère) projetait un désir incompréhensible sur ce corps étranger qui semblait pourtant si familier. Incompréhensible car il m’était alors impossible de concevoir mon homosexualité, le terme n’existant pas dans mon vocabulaire, ni dans celui de mes parents. Il n’y avait pas de modèle, il n’y avait pas de dispute possible, ni de comparaison. Je me trouvais dépassé par ma libido d’enfant, par ce désir sexuel désexualisé, ignorant (en grande partie) des choses de l’amour.

Sur quoi s’est posé mon regard d’enfant ? Sur un semblable, que j’imaginais comme un frère, mais comme un frère qu’on embrasse et qu’on étreint. Sur ce que je m’imaginais être, à ce moment là ; un garçon solitaire sujet aux moqueries, dont la fragilité était compensée par une imagination débordante et par une envie de s’échapper, hors famille, hors école, hors village, hors monde.

L’eau n’a pas quitté Jonathan Brandis. Entre 93 et 96, il joua les explorateurs des profondeurs océaniques dans une série produite par Steven Spielberg, SeaQuest. Bien qu’elle fut d’une grande pauvreté scénaristique et d’une grande fainéantise visuelle, la présence de Brandis au générique la rendait inratable, au grand dam de mes parents. Une nouvelle fois, je pouvais projeter en lui ce désir d’être un autre et ce désir de l’autre. Mes passions grandissaient à ses côtés, au grès de ses aventures improbables. La série ne connue pas le succès escomptée. Au milieu de la 3e saison, alors que sa tête d’affiche Roy Schneider était partie, le show fut interrompu. Jonathan disparu de mon champ des possibles. D’autres vinrent le remplacer. C’était l’époque des Boys Band. Des corps plus adultes s’exhibaient alors et soustrayaient à mon regard le corps à jamais glabre de Jonathan.

Etiam periere ruinae

Contrairement à nombre d’individus de ma génération, It ne fut pas un traumatisme d’enfance. Je découvrais le téléfilm un soir tard en zappant sur M6, sans en attendre rien, sans en connaître quoi que ce soit. Le trouble avait du mal à affleurer, le clown n’étant pas, culturellement, un motif d’effroi très puissant de ce côté de l’Atlantique. Au contraire, il est plutôt un personnage grotesque, partagé entre une tristesse exubérante toute fellinienne et une excentricité comique burlesque. Pour ma part, le clown a toujours été une figure de détestation profonde. Ma grand-mère se souvient encore, du moins je suppose, de cette première sortie au cirque que nous fîmes ensemble. Elle pensait me faire plaisir, je lui ai rendue la vie impossible. Les clowns et leurs tours ridicules ne m’effrayaient pas. Ils me répugnaient. Leur travestissement peut-être, la bêtise imbitable de leur attitude et de leurs gestes... tout m’ulcérait. Si bien que nous quittâmes les lieux bien précipitamment, dans les cris et les larmes. Plus jamais ma grand-mère ne m’emmena nulle part, déçue par mon ingratitude et par ma colère dont le motif lui échappait.

J’étais donc aux portes de l’âge adulte lorsque je suis retombé sur Jonathan Brandis. Nous étions au début des années 2000, peut-être en 2004 ou 2005. Mon corps avait mué, s’était enivré de chair, s’était frotté à celle de mes semblables. L’étrange étrangeté de l’Autre commençait à devenir familière. Son corps à lui, était figé dans un temps immémorial. Il était redevenu un enfant, emprisonné dans une temporalité inatteignable, inaccessible. Son jeu maladroit, un peu rude, le rendait toutefois attachant. Le rôle de Bill Denbrough n’était d’ailleurs pas sans rappeler celui de Bastien : les deux garçons étant considérés comme des “loosers” dans leur collège respectif, souffraient d’une relégation certaine et se réfugiaient, chacun à sa manière, dans des univers alternatifs (le club des loosers pour Bill, Fantasia pour Bastien) où ils devenaient des héros.

Adulte, il m’était impossible de projeter un désir devenu ouvertement sexuel sur le corps d’enfant de Brandis. Il n’était plus mon semblable, alors même qu’il n’avait pas changé. Nous n’étions plus égaux, il n’était plus mon frère, il était un souvenir manifesté en images, réactivé par le biais du cinéma et de la télévision. Je l’avais perdu de vue et cela m’emplissait d’une certaine culpabilité, de celle que l’on ressent lorsque l’on réalise que cela fait bien longtemps que l’on n’a pas donné ou pris de nouvelles d’une personne qui nous est chère. Je voulais renouer contact, savoir ce qu’il était devenu, voir ô combien il était encore beau et attirant, découvrir la longue liste des films dans lesquels il avait tourné et qui m’avaient échappé. Je voulais l’étreindre à nouveau, m’excuser de l’avoir délaissé, lui dire que je pensais encore à lui, que peut-être...

Jonathan Brandis s’est suicidé le 12 novembre 2003, alors qu’il n’avait que 27 ans. Cette nouvelle me plongea dans une profonde mélancolie. Alors que je rêvais à la réactivation du désir, je devais composer avec sa disparition violente, apprise qui plus est, quelques années après les faits. Il était devenu, sans que je le souhaite, cet olympien cher à Edgar Morin, ce fantasme déchu, ce demi-dieu tombé de l’Olympe, rattrapé par les affres d’une gloire qui l’a fuit pendant une décennie. Alors qu’il m’avait permis de sublimer ma solitude d’enfant différent, Jonathan n’a su supporter sa solitude de vedette de seconde zone.

You’ll float too...

La beauté souveraine du désir réside dans ses dimensions intempestive et plurielle. J’ai toujours été surpris par sa plasticité, par sa capacité de surgissement, par l’opulence de ses manifestations. Tout corps est potentiellement un objet de désir. Les corps des acteurs n’échappent pas à cette règle, bien au contraire. Ils sont le terreau le plus vivace des passions souterraines de l’âme et réveillent de tenaces vicissitudes grégaires.

Bill Skarsgård n’a pas fait exception à cette objectification. Il faut dire qu’il a offert des supports de choix. Dans Himlen är oskyldigt blå, il incarne Martin à qui une jeune femme administre une fellation filmée en plan serré. C’était beaucoup se livrer pour une première rencontre... Dans la série Hemlock Grove, il est le vampire Roman Godfrey, personnage sanguinaire, d’une froideur toute sadienne... Il incarne d’ailleurs une version radicale du désir sadien dans une scène de sexe qui tourne à la dévoration, le désir charnel étant supplanté par le désir de viande, la pulsion sexuelle devenant pulsion de mort. Avaler l’autre, le dévorer, telle est l’acmée inimaginable du plaisir sexuel. Il s’agit là de faire sien ce qui nous est étranger. Mais, parce qu’il pousse le sadisme à son paroxysme, Godfrey se moque bien de savoir si sa partenaire est consentante ou non. Son désir est individuel, radical, univoque, et il n’a que faire de l’objet sur lequel il se porte. Celui-ci n’est qu’un objet d’ailleurs, remplaçable, mobile à l’envie, disposable à dessein.

Dans It, le corps de Skarsgård, objet de désir donc, est grimé de telle sorte que la libido s'éteint immédiatement. Son crâne est hypertrophié, son regard vitreux, ses dents acérées, son sourire fourbe et effrayant. Tout cela empêche le déploiement d’une quelconque sexualité, c’est certain. Pour le spectateur que je suis, j’entends. Pas pour le personnage de Pennywise qu’il incarne. Car le clown de It est un monstre de sexualité obscène : son registre discursif est celui de la séduction permanente, séduction qu’il exerce à hauteur d’enfants, en manipulant leurs images et leurs peurs (obscurité, peinture, sang, maladie...), en mobilisant les objets sur lesquels se portent leurs désirs enfantins (ballons, jouets, bonbons, oeufs en chocolat...). Pas difficile d’y voir, derrière un appétit qui se repaît des peurs juvéniles, un véritable désir pédophile. Que projeter, dès-lors, quand plus rien n’est désirable ? Pour ma part, la réaction fut proustienne : rien de telle qu’une madeleine.

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