Jackie de Pablo Larraín

Jackie

L'ANDROID AU VOILE NOIR

S'il n'est fait à aucun moment mention du film de Abraham Zapruder sur l'assassinat de Kennedy, il demeure au cœur des préoccupations formelles du dernier projet de date de Pablo Larraín, Jackie. Se concentrant sur trois jours de la vie de Jackie Kennedy, de la mort de son mari à la fastueuse procession, le film apparaît comme une sorte de remake de Neruda. En effet, il rejoue cette idée d'un personnage voulant se hisser à la hauteur de son illustre double toujours trop encombrant (respectivement Pablo Neruda et JFK), espérant enfin imprimer l'histoire (qui, chez Larraín est toujours détournée par la puissance de la fiction), capable de faire d'Oscar Peluchonneau, le poursuivant de Neruda un vrai héros de film noir, reléguant le poète au rang de quasi-figurant de sa propre histoire.

Cette permutation s'opère tout d'abord par les curieux choix de Larraín en ce qui concerne l'aspect plastique du film : un 16mm très granuleux et une caméra épaule toujours en mouvement, soit, les codes esthétique du film d'archive, précisément ceux du document originel, le film de Zapruder (par ailleurs tourné en 8mm). Loin des couleurs irréelles de Neruda, Jackie se veut être une quête de vérité d'une précision documentaire, la caméra étant obsédée par une seule chose, percer le secret du visage de Natalie Portman. Le choix de Portman, actrice depuis son enfance pour interpréter Jackie est symptomatique de cette volonté. Ce n'est pas tant la défunte qu'il s'agit de sonder mais bien une actrice puisque le rôle principal d'une Première dame est avant tout de jouer (en témoigne Michelle Obama et la gestion de son image publique). L'idée très américaine du spectacle permanent semble passionner Larraín, quitte à filmer ses personnages comme des automates évoluant en plein délire virtuel, victimes d'une histoire pouvant s'emballer à tous moments en ces temps troublés de Guerre Froide.

Les quelques scènes qui encadrent le deuil de Jackie (l'interview du journaliste, les soirées mondaines en compagnie de son mari et la visite de la Maison-blanche) sont autant de variations autour de la simulation continue de la Première dame. La mise en scène déconstruit de façon systématique la manière dont elle orchestre sa propre vie, une sorte de control freak glaciale ayant perdu toute parcelle d'humanité. L'android Portman simule comme Jackie simule dans une parfaite adéquation de rigidité. Pourtant, et c'est là le paradoxe du film, à aucun moment il est question de la vraie Jacqueline Kennedy-Onassis. Il ne reste que "Jackie" (comme l'annonce le personnage lors d'une réplique, conscientisant sa cristallisation), l'image virtuelle de la Première dame. La question de l'image est abordée explicitement lorsque le film part en flash-back, prolongeant les « 26 secondes originelles » de la mort de Kennedy. Le célèbre tailleur rose taché de sang dont elle se débarrasse quelques minutes plus loin c'est une façon de faire le deuil de l'image d'archive, d'effacer l'histoire, ce qu'elle fait littéralement lors d'une très belle scène où elle passe frénétiquement de l'eau sur son visage ensanglanté, troublant son reflet dans le miroir.

Toute la suite du film, très programmatique, ne sera qu'une suite de nouvelles simulations, dévoilant ainsi sa vraie limite, celle de cacher, sous sa forme kaléidoscopique une linéarité assez frigide, ne parlant que de la manipulation inconsciente de Jackie pour orchestrer son spectaculaire endeuillement. Une fois son enveloppe de veuve éplorée mise au placard (le tailleur rose rangé dans les coulisses de la Maison-Blanche), le personnage n'aura pour seule obsession que l'extrême visibilité de son visage comme façon d'imprimer la légende de son mari pour mieux inscrire la sienne au rang du panthéon des grands Présidents étasuniens (avec en référence, l'indépassable Lincoln, plus connu pour le 13ème amendement que pour sa funeste fin contrairement à Kennedy qui charrie avec sa mort une imagerie gore, forcément spectaculaire).

Le film semble dévier de son programme lors de l'enterrement de JFK, au moment où l'assassinat revient comme une image traumatique dans la mémoire de Jackie, laissant entrevoir la femme, amoureuse et dévastée, cachée sous le visage de glace de Natalie Portman. Le visage devient le point de dialectisation du personnage, ouvrant sur un mille-feuille de désespoir. Il n'est donc pas question de faire du personnage de Jackie une double-face (de façon caricaturale, l'infâme manipulatrice et la veuve endeuillée). À chacune de ses scènes, le film tranche, définissant le spectacle comme constitutif de la vie du personnage. Elle ne peut plus être Jacqueline Kennedy-Onassis puisque impressionnée par la caméra de Zapruder en 1963. C'est là que réside la tragédie du film : celle d'avoir un coup d'avance sur l'histoire, condamnant Jackie à une iconisation forcée, ne pouvant être autre chose qu'une surface que vient creuser son sublime voile noir.

 

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