La La Land de Damien Chazelle

La La Land

UN RÊVE POUR D'AUTRES

Une ouverture ensoleillée sentant le goudron à plein nez et passant dûment pour une préface laissait espérer que le film ne tombe jamais. Que, comme ceux d’antan, un bijou révolutionnaire m'emporte, m'ôtant l'envie d'en parloter à la fin car la tête dans les étoiles, la salle aurait assistée à la redéfinition d'un genre que le monde entier appelle de sa nostalgie. C'est cette même nostalgie qui a suscité Stranger Things l'année dernière, nous faisant rêver tout l'été. Pourtant les étoiles, que j'appelais de tout mon cœur, ont pâli une fois l'introduction terminée. Cette Amérique goudronnée et malade, fonctionnant au ralenti, était pourtant le terreau parfait à l'ascension du genre. Tout y était ! Le contexte politique, la splendide idée de faire ressentir l'utopie Crash ! en accumulant la tôle des véhicules (bien plus que dans Les demoiselles de Rochefort) et en la faisant ployer sous les pas de danse, cette danse collective d'individus coincés ensemble sur une même route mais positivant sur leur histoire et avenir commun. Entasser ils sont souples et virevolte en un rythme, le battement de cœur de l'Amérique, de Los Angeles et de l'usine à rêve.

Mais soudain, mon évasion lyrique se brise. Le moderne, que n'est pas Damien Chazelle, cesse de créer pour recréer. Son rêve devient fantasme. L'étincelle qu'il parvient a trouvé dans cette ouverture, cette défocalisation du genre par rapport à des personnages icône, meurt née. Intense frustration lorsque je découvre que leur première rencontre tourne au pastiche du genre, l'humour gâtant le premier tiers du film par sa vulgarité. A quoi bon s'entourer de Ryan Gosling et d'Emma Stone, qui possèdent certainement le second degré corporel le plus poussé de leur génération, si c'est pour agrémenter le scénario de gags narratifs mineurs. L'usine à rêve s’essouffle mais ne ploie pas encore sous l'exigence. En un tour de bras et de reins, les deux acteurs me font vibrer la jambe du talon au genou, bien aidé il faut le dire par une superbe bande originale travailler dans un seul but : que le spectateur batte la mesure en rythme. C'est une vieille recette qui permet de nous impliquer physiquement et, je dois bien l'avouer, tout cela fonctionne encore à merveille de nos jours.

Cependant j'ai en permanence cette impression que Chazelle me tient chimiquement en vie. Tout intérêt pour l'histoire se perd à la suite d'une grotesque scène de dispute lors d'un dîner mal scénarisé et mis en scène. Il semble même que la scène est tournée, sans aucun changement d'éclairage, à la suite de la performance des deux acteurs sur la chanson « City of stars ». Le subterfuge est, de fait, remarquable. Cela donne un effet cheap mésadapté à un tel film. Les illuminations, comme la séquence du dernier casting d'Emma Stone, avant qu'elle parte sur Paris, se font beaucoup trop rare. Mais le véritable problème esthétique que pose le film me vient d'une simple impression, celle d'un ressenti claustrophobe dans l'extrême majorité des plans. Alors qu'il frôle parfois avec le sublime lorsqu'il ouvre ses personnages à l'infini des paysages américains, dans la scène d'ouverture ou celle, splendide, de Ryan Gosling qui chante sur le ponton, Chazelle prend le parti pris de les enfermer en permanence, comme s’il n'était que des poupées dans la belle boîte qu'est Hollywood, comme s’il n'était que les ombres d'un certain théâtre, précurseur du cinématographe (ce qu'ils vont vraiment finir pas devenir dans deux séquences du film). Du coup les personnages ne sont que marionnettes au service de la nostalgie, une simple projection du passé, alors qu'ils pourraient être bien plus s’ils étaient mis au service d'une révolution des codes.

Ce n'est pas avec son discours sur l'art que ce jeune réalisateur (dans un autre temps, il aurait certainement été un brillant post-antique) élève la comédie musicale à sa Renaissance. En effet, l'impression d'être plongé dans un Moyen âge artistique et idéologique est permanent. Le blanc Ryan Gosling, passionné de Jazz semble me narguer, prenant la vedette au milieu d'une population entièrement noire, les reléguant, avec la passion adéquate au rang de fiers figurants. Cette impression arrive à son paroxysme lorsque l'on comprend que ce blanc est celui qui va symboliser la lutte pour le « vrai Jazz » contre un noir, perdu dans le jeu des sonorités nouvelles, allant droit au succès commercial quitte à tomber dans l'une des médiocrités du nouveau siècle. L'idée qu'un conservatisme blanc lutte contre le modernisme d'une population noire en quête de réappropriation de sa culture, serait plutôt juste si son discours post-moderne n'était pas aussi présent, que ce soit par l'exemple de la supériorité esthétique mais également par l'idée du triomphe final du cinéma Hollywoodien contre les arts bohêmes (théâtre, one woman show). La machine à rêve a harponné Mia, elle rebondit, en réalisant son rêve suprématiste de petite fille. Un rêve réactionnaire en somme, dans une Amérique dépressive, n'offrant plus rien, excepté à ces deux figures blanches qui réalise le fantasme absurde d'une génération qu'ils n'ont jamais connu. Le film réuni une large communauté de rêveur blanc criant au « besoin de garder sa capacité d'émerveillement » (cf : l'article des Inrocks sur ce sujet ainsi que leur critique du film) et invoquant un néo-classicisme (cf : L'article de Jean Michel Frodon pour Slate) mort depuis des années que Damien Chazelle n'a pas cherché le moins du monde à ressusciter.

 

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