La Tendre Indifférence

La Tendre indifférence du monde

Le Douanier Rousseau dans les terres arides du Kazakhstan

Adilkhan Yerzhanov était l’invité de L’Étrange Festival pour une rétrospective intégrale de ses œuvres, dont sa dernière réalisation La Tendre indifférence du monde. Dévoilé dans la sélection « Un certain regard » du dernier Festival de Cannes, le film se présente comme le fer de lance d’un nouveau cinéma kazakh en pleine recherche d’identité.

Construit sur le modèle du conte, La Tendre indifférence du monde réinvestit le motif narratif de l’arrivée en ville de deux jeunes gens issus du monde rural. Saltanat part demander de l’aide à un oncle éloigné, pour faire face au suicide de son père et aux multiples dettes qu’il a laissées. Kuandyk, sous le charme de la belle, l’accompagne, officiellement pour tenter de faire fortune. Mais la brutalité de la vie urbaine et de ses habitants met à mal leurs projets. Yerzhanov travaille scrupuleusement la composition des cadres pour signifier la descente aux enfers des personnages, notamment en utilisant abondamment les surcadrages mais aussi les diagonales et les formes géométriques. Le film emprunte d’ailleurs son titre à L’Etranger d’Albert Camus et s’inscrit dans une pensée de l’absurde et de la révolte. Mais les protagonistes n’accompliront finalement pas le projet camusien. La mise en scène de l'ultime séquence dans laquelle les personnages ne parviennent pas à s’enfuir illustre magistralement cet enfermement de l’être dans un monde qu’il ne parvient pas à maîtriser. Le cinéaste trace des frontières qui mettent un terme à toute tentative d’évasion, qu’elles soient physiques - celles de la maison, de la ville et plus largement du territoire national - ou symboliques - notamment l’histoire personnelle et familiale ainsi que l’appartenance à un milieu social donné. C’est en laissant leur empreinte sur l’image cinématographique grâce à leur présence à l’écran que ces deux âmes pures échappent à la corruption d’un monde cruel et égoïste. D’une certaine manière, cela rejoint la réflexion sur le cinéma kazakh que propose The Story of Kazakh cinema, faux-documentaire de Yerzhanov tourné dans les sous-sols des studios Kazakhfilms. Il y défend un cinéma national d’auteur libéré des contraintes de la commercialisation et de l’industrialisation du 7e art qui trouverait sa propre identité en s’affranchissant de la loi du marché. Lors de la présentation de La Tendre indifférence du monde à L’Étrange Festival, le réalisateur évoque d’ailleurs les exigences de ses producteurs en acceptant le projet de film. Celui-ci doit être “commercial et facilement exportable”. Tout comme ses personnages, le cinéaste semble avoir cherché à détourner les contraintes pour inventer un cinéma qui lui ressemble loin des diktats des stratégies commerciales.

L’autre caractéristique du film est l’utilisation d’une image saturée de couleurs chaudes, qui rappelle autant les tableaux de Van Gogh, que les films de Miyazaki et de Jean-Pierre Jeunet. Les aplats de rouge et de jaune donnent un cachet surprenant à ces décors d’Asie centrale transformés en toiles impressionnistes. L’accumulation de références à l’art et à la littérature européenne produit cependant une curieuse impression de familiarité pour le spectateur occidental. Le cinéaste s’amuse par exemple à reconstituer La Méridienne de Van Gogh en plaçant deux policiers nonchalamment avachis dans la paille à la place des paysans. Kuandyk et Saltanat, dans leurs discussions nocturnes, évoquent Stendhal, Shakespeare, Camus et rêvent à des temps meilleurs. Mais on peut s’interroger sur la finalité de ses allusions et sur leur opportunisme. Au-delà d’inscrire le cadre dans un arrière-plan culturel et artistique connu, elles semblent surtout destinées à attirer l’attention d’un public européen. Ainsi, les toiles du Douanier Rousseau, de Claude Monet ou de Van Gogh sont littéralement vidées de leurs substances pour n’être plus que des références. Une fois entré dans l’ère du soupçon, il devient difficile de ne pas suspecter dans cette poésie des grands espaces une tentative de falsification par l’exotisme. Le fait ne serait pas nouveau puisqu’on a déjà reproché à La Porte de l’Enfer de Teinosuke Kinugasa un opportunisme formel destiné à séduire l’Occident. Mais sans se lancer dans un inutile procès d’intention, ces clins d’œils sont si appuyés qu’ils posent des questions sur leur finalité.

Le film s’enlise finalement dans une narration sans éclat qui souffre d’un manque de consistance. Malgré son mélange habile des genres et des tonalités, La Tendre indifférence du monde reste trop poli et figé pour vraiment surprendre. Parce qu’il semble davantage relever du film académique ou de l’exercice de style, il peine à convaincre malgré ses tentatives formelles plus ou moins réussies et ses clins d’œil appuyés aux grands peintres et artistes français du XIXe et du XXe siècle.

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