La Tortue Rouge de Michael Dudok De Wit

La Tortue Rouge

L'ÂME HUMAINE

La Tortue Rouge pose un problème paradoxal à tous les spectateurs cherchant à déchirer le rideau plastique du film pour aller plus loin. En effet, le film n'est pas d'une grande continuité narrative (ensemble de petites scènes cohérentes), n'a pas de dialogue. Les personnage sont dessinés de manière minimaliste. Le peu de nuances interprétatives que permettent les traits extrêmement simple du visage leur enlève toute possibilité d'être incarné. Le souffle profond du film est donc à chercher ailleurs. Plus loin peut être et surtout plus haut. Souvent Michael Dudok De Wit nous offre des plans vertigineux, avec des points de vues supérieurs à l'échelle de son personnage, surtout au début du film. Cette verticalité permet de mettre en scène, mieux qu'aucune autre, l'homme dans cet environnement neutre, ni particulièrement hostile, ni pétrie par main humaine. Le personnage se transforme en un archétype : celui de l'homme mésadapté aux territoires non travestis et à la solitude. Un héros à ce point symbolique, fait de gros traits, ne peut être que l'outil d'une longue parabole. Celle de l'adaptation à une nature qu'il ne connaît plus.

Le sujet dégouline, bien entendu, du roman de Daniel Defoe, si l'on ne se donne pas la peine de découvrir la thématique par nous même. Car, si il pose la question de la survie d'un homme sur une île déserte, La Tortue Rouge s'interroge sur la manière de vivre seul, la nuance entre vie et survie est d'une importance primordiale. En cela, Michael Dudok De Wit se rapproche du fait divers qui a inspiré la mythologie Crusoé, l'histoire d'Alexandre Selkirk. Le naufragé a, en effet, appris à vivre agréablement quand il a quitté la plage pour rentrer dans les terres. Le parallèle avec La Tortue Rouge est troublant, surtout si on prend en compte le naturalisme exacerbé du film. Sur cette plage, on ressent les éléments. On ressent l’inconfort de la plage, on ressent la vie grouillante de la forêt de bambou. Le personnage, summum de la désincarnation, nous permet une identification total. Il n'est plus qu'une projection de nous même, un écran, qui nous ramène doucement à un bel étang. Le fait qu'il puisse épancher sa soif d'eau douce suffit à nous contenter. L'identification fonctionne désormais à merveille, et cela perdurera jusqu'à la fin de sa période de solitude.

Si pendant toute la première partie du film on assiste au destin d'un homme qui cherche à s'enfuir, la suite, après le meurtre de la tortue, raconte une toute autre histoire. L'identification s'arrête net. La manière dont l'homme tue la tortue est symbolique de son état, il s'agit d'une vengeance. Il n'est plus un écran sur lequel on projette notre personnalité car par son acte, l'écran s'est, sans jugement de valeur, obscurcit. En la retournant, il l'empêche de partir, la piège, miroir de la manière dont la tortue retient le naufragé sur l'île. En brisant sa carapace, en se transformant, la tortue représentant la nature, fait un pacte avec l'homme. Elle lui offre ce qui lui manque : de la compagnie, de l'amour et même un enfant. En échange, il apprend à vivre en la respectant. L'écologie est, ici, montré comme une composante essentiel de bien être. Au final la nature attend patiemment le crépuscule de la vie de l'homme avant de s'en aller. Elle semble peinée par la mort de celui qui l'a tué il y a bien longtemps...

D'une beauté sensationnelle et porteur d'une émotion rare, La Tortue Rouge se hisse au niveau des plus belles pièces du cinéma d'animation. Il porte surtout l'histoire d'un combat écologiste, porté inconsciemment dans l'histoire de l'art, et faisant le pont entre l'art flamand dont Dudok De Wit est issu et l'art du pays d'Isao Takahata (producteur du film), à l'image de Vincent Van Gogh et de ses "fritillaires" au style japonisant. Le cinéma d'animation s'internationalise en gardant une âme et en créant une mythologie commune. L'âme humaine progressiste.

 

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