L’Ange du Nord

L'Ange du Nord

Jean-Michel Roux voyage au pays du froid

Jean-Michel Roux est un adepte de L’Etrange Festival puisqu’il y présente ses films depuis maintenant 25 ans. Cinéaste éclectique, iconoclaste et résolument punk, le voilà parti sur les routes finlandaises à la recherche du secret d’un mystérieux tableau du peintre Hugo Simberg. L’œuvre est un classique de la peinture finlandaise du début du siècle, et représente deux jeunes garçons transportant sur un brancard un ange blessé. Ce dernier a les yeux bandés et tient dans sa main un petit bouquet de fleurs fraîches. Les deux garçons sont habillés en noir et celui de droite nous regarde. Le reste, c’est à nous de l’imaginer.

Premier film en finnois tourné par un Français, selon les dires de son réalisateur, L’Ange du Nord est une des bonnes surprises de cette édition 2018. Sur le papier, assez obscur, Jean-Michel Roux réussit pourtant un film extrêmement ouvert et lumineux, à l’image de cette étrange et fascinante peinture que nous sommes amenés à contempler pendant ces 90 minutes. Un carton initial, dont on peut regretter quelque peu la lourdeur, nous annonce que L’Ange blessé n’a jamais été intitulé par son auteur et que celui-ci n’a pas désiré laisse d’explication sur son œuvre. La suite est un voyage dans l’âme finlandaise, comme le souligne le magnifique générique de début dans lequel la caméra est embarquée dans une voiture sur une voie rapide. Les mouvements sont accélérés et frénétiques jusqu’à ce qu’un élan au milieu de la route vienne arrêter brutalement cette course effrénée. Et voici donc que cet élan qui nous ralentit nous donne l’élan d’aller voir autrement, c’est-à-dire à travers les yeux de l’autre. Le film est une succession de séquences d’entretien avec des individus dont nous ne connaissons pour la plupart pas l’identité, ou bien celle-ci se résume à une fonction (un professeur, un pompier), qui racontent ce qu’évoque pour eux le mystérieux tableau. De l’intimité d’un séjour ou d’un sauna, à la neutralité de la pièce du musée où est aujourd’hui exposé L’Ange blessé, jusqu’aux immensités de la forêt, nous traversons ces individualités sans jamais heurter ni blesser ceux qui acceptent de confier leur histoire. Et pourtant le cinéaste multiplie les plans très serrés sur ces personnages, quand ce ne sont pas des plans larges qui cherchent à englober des détails, un fauteuil roulant, une prothèse auditive, sans que cela ne vienne entraver une certaine distance. Les récits nous sont contés, mais nous ne sommes pas invités à intervenir. Aucune interprétation ne sera gagnante, car elles sont toutes plus ou moins l’expression d’une foi. Chris Marker soulignait que la vérité n’était peut-être pas le but, mais plutôt la route. De même nos individus sont invités à accomplir un cheminement pour donner leur sens du tableau, qui passe par un certain nombre d’interrogations : Est-ce que je crois aux anges ? Est-ce qu’un ange me protège ? Est-ce qu’aujourd’hui je me comporte comme un ange ? Est-ce que cet être cher qui me manque est devenu un ange ? Toutes ces questions ont pour effet de se répercuter vers le spectateur tout comme le tableau lui-même, avec ce personnage qui nous regarde, est déjà un miroir.

Ces séquences parfois drôles, souvent touchantes, sont entrecoupées de passages extrêmement oniriques dans lesquels le cinéaste s’essaye à une sorte d’animation du tableau qui ne perd pas sa multiplicité de sens. D’ailleurs il est possible, et même fort probable, qu’il n’y ait au fond pas de sens mais plutôt une multitude de regards. Finalement, explorer au plus près le grain du tableau, raconter la vie de Simberg ou marcher sur ses traces ne nous donnera pas de réponse car l’œuvre est ouverte à nos individualités. À la fin du film, le cinéaste tente d’imaginer la suite du tableau sans toutefois résoudre l’énigme qu’a posé Simberg. Que se passe-t-il après ? Il y a un mouvement vers quelque part, mais c’est à nous de le découvrir. Ainsi, il me semble qu’à travers ce kaléidoscope d’interprétations différentes, Jean-Michel Roux souligne le pouvoir de consolation de l’art et sa nécessité dans un monde désenchanté dans lequel les anges et les elfes n’apparaissent plus.

Le film est de nouveau projeté samedi 15 octobre à 15h00 en présence de Jean-Michel Roux au Forum des Images dans le cadre de l’Etrange Festival.

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