Le Jour d’après et Sense8 : And I’m Feeling Good

Le Jour d'après et Sense8

AND I'M FEELING GOOD

Pleinement inscrites dans leur époque, les deux œuvres dont nous allons parler aujourd'hui semble pourtant complètement antinomiques. Le Jour d'après d'Hong Sang-soo, film coréen, intimiste, réalisé avec un budget négligeable, peut-être perçu comme une succession de scène dialoguées, poétiques, oscillantes entre le dramatique et le métaphysique, sans se départir d'un certain second degré, marque caractéristique du réalisateur depuis un moment maintenant. Sense8 de Lana Wachowski, la série enterrée par Netflix (malgré l'annonce d'un double épisode final) en raison de son prix excessif (environ 9 millions par épisodes), est un concentré d'action dans une intrigue SF.

Parfois il n'en faut pas beaucoup au spectateur/critique pour lier deux œuvres. La justesse supposée de son raisonnement n'est alors qu'un cocktail entre la manière dont il parvient a exprimer son ressenti, le ressenti de ceux qui le lisent et leur volonté d'être transporté au delà de la zone de confort naturel de leur espace réflexif. Comment un frisson, une excitation, une larme, une émotion peut se transformer en intuition ? Quelle sont les impressions communes entre les cinéastes à travers le monde ? Pourquoi le spectateur peut juger nécessaire de tisser des liens inédits entre différentes œuvres n'ayant, en apparence, rien de commun ? Le but ici n'est pas de justifier ce papier, d'ailleurs nous ne répondrons à aucune de ces questions, mais bien de donner des éléments quand à notre besoin de l'écrire.

Song, la nouvelle venue dans la maison d'édition du Jour d'après, est isolé dans un taxi après une journée compliquée. Plus tôt dans la journée, elle avait évoqué la neige comme un événement devenu exceptionnel. Comme par magie, son souhait d'en voir est exaucé. Le temps s'arrête alors comme il semble s'arrêter pour Capheus, Kala et les autres sensitives lorsqu'ils s'amusent entre les flocons, certains d'entre eux voyant cela pour la première fois. La neige ploie le temps, l'espace et, à un niveau purement narratif, dissout la bêtise et la médiocrité humaine que leur innocence est forcée de subir au quotidien. L'impacte cosmique de ces flocons musicaux constitue des images clés capables de relier les œuvres entre elles au sein d'une colossal âme collective riche de l'intervention d'artistes tel que le sont Lana Wachowski, Hong Sang-soo et bien d'autres.

Si la neige est vecteur de pause poétique, salutaire émotionnellement pour les personnages dans la narration, la religion, le divin ou les croyances tiennent une importance semblable. Ils agissent comme refuges pour des personnages soumit à des pressions quotidiennes énormes causé notamment par une mondialisation ou internationalisation (chaque sensibilité politique choisira le mot qu'il trouve juste) de leurs cultures et de leurs coutumes. De la même manière que Kala, ne demandant rien d'autre que le respect de sa croyance et se retrouvant dans ce qui ressemble à un règlement de compte entre croyants extrémistes et ultra-modernistes laïcard, Song doit également faire preuve de toute l'étendu de sa rhétorique afin d'expliquer pourquoi il lui semble important de croire. La religion, est dans les deux œuvres, l'équivalent d'une quatrième de couverture : Résumant l'ensemble, philosophiquement parlant, sans pour autant révéler sa vérité cachée. Une petite musique de fond, d'une importance capital ces temps-ci, semble-t-il.

Pour parler musique, son utilisation est certainement le principal point commun entre les deux œuvres. A l'image de son générique, les épisodes de Sense8 sont imaginés avec autant de clips musicaux qu'il y a d'intrigues. Parfois commerciaux, parfois hallucinés mais toujours en lien direct avec la narration et l'idée (au sens idéologique du terme). Ces clips sont des parenthèses explorant les fantasmes des sensitives, leurs désenchantements ou leurs motivations. Par exemple, le clip créé sur la musique I'm Feeling Good met à l'image dans un même rythme la complexité des relations entre Wolfang et Kala tout en mettant l'accent sur l'aisance matériel de cet dernière mais montre dans un même temps Will drogué par Riley. Ces parenthèses, si elles résument l'histoire, nous donne, à l'aide d'une palette impressionniste, la grille de compréhension émotionnel dont nous pouvons manquer : ici du cynisme et de la complexité émotive. Ces parenthèses sont omniprésentes dans le cinéma de Hong Sang-soo également, lui, qui en a fait un dispositif à part entière. La musique s'applique entre les scènes de dialogues autant que les dialogues sont installés entre les passages muets, la mélodie prenant le dessus.

Ni Le Jour d'après ni Sense8 ne basculent dans la tragédie. Le plus clair de leur temps, elles amortissent même les coups. Véritables odes à la vie, les scènes les plus dramatiques ne sont là que pour rappeler ce qui vaut la peine d'être vécu. Nous sommes face à deux œuvres ayant su faire entrer le « Feel Good » dans la modernité et c'est peut-être pour cela qu'elles nous semble si liées. Ici, la plastique n'est rien sans ce but humaniste et inversement. Cette plastique ainsi que le dispositif des réalisateurs, le jeu des acteurs, etc... rendent compte de différences immenses entre ces deux œuvres, dont nous pourrions parler pendant des heures. Le temps d'un article, nous avons pu apprécier ce qui les rassemblaient.

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2 Comments

  1. Teuch

    Super critique ! J’ai tendance à faire des liens aussI 🙂 je me dis qu’on est tous un peu câblé pareil et que les réalisateurs ne dérogent pas à la règle, ce que je trouve cool, parce que ce qui les lie dépasse selon moi le simple concours de circonstances, même si c’est malgré eux. J’ai tendance à me dire que les liens que je fais ont un sens, et permettent de dégager une idée, que l’on aurait moins bien captée sans faire la comparaison.

    Enfin bref, cool critique. Surtout le paragraphe d’accroche.

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