Ma Loute de Bruno Dumont

Ma Loute

LES BRUTES ET LE TERRITOIRE

Guillaume Desfontaines, le chef opérateur de Bruno Dumont depuis Camille Claudel 1915 expliquait en entretien que le réalisateur souhaitait au départ pour Ma Loute un tournage en pellicule noir et blanc, en accord avec les cartes postales présentants la baie de la Slack au XIXème siècle. Or, ce qui est le plus étrange dans la facture du film c'est bien ce magnifique bleu numérique, cette ultra-définition de l'image qui vient se heurter à un sujet des plus primitifs : la lutte des classes entre une famille de bourgeois décadents et une famille de pêcheurs cannibales. Dès les premiers plans du film, présentant la famille Brufort en plein ramassage de moules, Dumont rappelle la puissance plastique de son cinéma, embrassant dans un geste d'une rigueur absolue les paysages du nord et ces drôles d'individus qui les foulent.

Prétextant une énième intrigue policière truculente autour de mystérieuses disparitions en série dont Dumont à le secret, le film va s'efforcer de pousser dans ces extrêmes limites la mécanique burlesque déjà à l'oeuvre dans P'tit Quinquin. Ici, les chutes sont plus violentes, les acteurs plus excessifs, témoignant d'une réelle volonté d'expérimentation comique. Ces expériences trouvent un point d'orgue chez les Van Peteghem, incarnés par l'aristocratie du cinéma français estampillé Télérama. Ils seront ainsi littéralement façonnés par Dumont qui va travailler à même leur corps (Fabrice Luchini, méconnaissable) et leur visage (Juliette Binoche, déformée par la folie), comme il façonnerait de l'argile pour rejouer ce qui serait le fil rouge de sa filmographie, c'est-à-dire une tension entre le ciel (la grâce) et la terre (l'animalité).

Ce que tisse l'intrigue policière menée tambour battant par le duo des Laurel et Hardy des Hauts de France servira à lier deux territoires, celui des Brufort en contrebas, près de la mer et celui des Van Peteghem plus en hauteur dans leur imposante forteresse rappelant l'Egypte antique, le Typhonium. Ce lien, véritable chemin de traverse sera la point de rencontre du mystérieux Ma Loute et de l'androgyne Billy, couple fascinant qui vient contrecarrer l'étonnante suite d'antithèse du film (bourgeois/prolétaires, ciel/terre, petit/gros, haut/bas, élévation/chute etc) au profit d'une étreinte des plus romanesques. Cette logique des contraires s'enraillent ainsi dans ce que le film a de bouleversant : un amour impossible entre deux adolescents, à la fois pure et puissant souligné par la composition malherienne de Guillaume Lekeu.

Pour autant, la grâce n'aura pas lieu. En reprenant ce motif de l'élévation déjà vu dans L'Humanité comme un gag ambiguë, hésitant entre la beauté sidérante et le comique assumé (en comparant notamment le Comissaire Machin à un ballon de baudruche), le film fait le constat amère d'une réconciliation impossible : Ma Loute finira avec la servante des Van Peteghem en découvrant le secret de Billy tandis qu'André Van Peteghem embrassera généreusement son ami policier suite à une course poursuite folle, sorte de rupture irrémédiable entre les prolétaires « affamés » et les bourgeois incestueux, dominants du haut de leur colline. Gardés par leur bras armé, cette police attachante et ridicule, à l'affût du moindre débordement anthropophage fait l'effet d'un retour de bâton : le film serait bien un miroir déformant tendu à la France contemporaine, celle qui endiguerait toute tentative révolutionnaire.

 

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