Mayhem

Mayhem

Mayhem in Kapitalism ?

I am a mortal, but am I human?
How beautiful life is now when my time has come
A human destiny, but nothing human inside
What will be left of me when I'm dead?
There was nothing when I lived
What you found was eternal death
No one will ever miss you
Mayhem, « Life Eternal », in De Mysteriis Dom Sathanas, 1994

Il est fort à parier que Joe Lynch aime le Metal. Le choix du titre de son film, Mayhem, qui ouvrait l’Étrange Festival, peut en être un indice. Que ce soit le cas ou non, le parallèle n’est pas sans intérêt. Mayhem est un groupe de Black Metal norvégien, légendaire en tout point, qui marqua l’histoire du genre par ses performances scéniques ultraviolentes et la parution en 1994 de son premier album studio, De Mysteriis Dom Sathanas. L’histoire du groupe est terrible et terrifiante, à tel point que l’on peut finir par croire, non pas à une malédiction (même si la chanson Cursed in Eternity, au chant sépulcrale et aux rythmes infernaux, peut laisser penser le contraire), mais à une sorte de prédestination. Mayhem, signifie « désordre » ou « chaos » en anglais, et c’est ce que vont vivre les membres du groupe, Per Yngve Ohlin alias « Dead », Øystein Aarseth alias « Euronymous » et le célèbre Varg Vikernes (fondateur de Burzum, autre légende du BM norvégien). 

La théorie du chaos

Les quelques photos de Per Yngve Ohlin (qu’on appellera « Dead » à l’avenir) qui trainent sur le net laissent une étrange sensation. Sur l’une d’elles on voit ce grand échalas marcher d’un pas vif et alerte aux abords d’une forêt. Son visage tourné vers l’objectif, sa longue crinière blonde dans le vent, un sourire amusé sur les lèvres. Pour peu, on croit décrire l’image arrêtée de Laura Palmer, au tout début de la première saison de Twin Peaks, celle sur laquelle Dale Cooper s’arrête en montrant à Bobby la vidéo de Laura et Dana dans les bois, en train de rire aux éclats. Le grain très 90’s de la photographie n’est pas étranger à cette analogie. Dans les deux cas, on devine le tragique tapi derrière les images.

Beaucoup de choses furent raconter sur « Dead ». Garçon fragile, certainement mal traité par ses camarades du collège à l’Université, il aurait frôlé la mort alors qu’il n’était qu’un tout jeune garçon en tombant dans un lac gelé. Cette expérience aurait bouleversé sa vie : persuadé d’être revenu d’entre les morts, il aurait cherché à incarner réellement la mort dans le monde des vivants durant toute son existence. Les paroles de Life Eternal sont criantes : « I’m a mortal but am I human ? » se demande-t-il. Les réponses qu’il apportera à cette question seront pour le moins, définitives… Il intègre le groupe en 1988, remplaçant le chanteur Maniac, interné pour une tentative de suicide. À l’époque Mayhem est un groupe minuscule, qui cherche encore son identité. L’arrivée de Dead va changer la donne. Le gamin est taciturne, secret, volontiers insaisissable et inquiétant. Il est obsédé par la mort, la putréfaction, le sang, Satan… Il se scarifie, enterre ses vêtements dans des cimetières pour les imprégner de l’esprit des défunts. Il ramasse des cadavres d’oiseaux morts, les conserve dans des sacs plastiques et inhale leurs effluves avant de monter sur scène. Il se maquille aussi, ce que l’on appelle le corpse paint, avec la volonté farouche de ressembler à un cadavre. Le tragique évacue le grotesque. Là où des gens comme Alice Cooper ou les membres de Kiss maniaient le corpse paint avec un sens de la dérision voire de l’ambiguïté, Dead se grime pour quitter son enveloppe humaine et incarner le chaos dans ce qu’il a de plus radical et de plus extrême. Premier degré. 

Les performances de Dead sur scène sont aberrantes. Sa voix rauque délivre des incantations sataniques lugubres. Sur scène, le môme se mutile avec des tessons de bouteille et pisse tellement le sang qu’on est souvent obligé de l’emmener d’urgence à l’hôpital. L’aura de Mayhem s’inscrit dans le chaos que le groupe charrie. Le satanisme y a une place prépondérante. Il serait fastidieux d’entrer dans les détails d’une doctrine qui n’en est pas une, mais une multitude. Disons, pour être très schématique, que deux écoles s’affrontent : une école héritière des théories d’Aleister Crowley, lui-même disciple d’Eliphas Levi à qui l’on doit les lois fondamentales de l’occultisme, et dont les thèses sont portées - et très largement remaniées - dans les années 60 par Anton LaVey (auteur de The Satanic Bible, en 1969). LaVey propose une vision positive du satanisme, débarrassée de ses irrationalités et d’une croyance en l’existence véritable de Satan.  Les cinéphiles iront voir les films de Kenneth Anger, qui côtoya LaVey lors de cérémonies d’invocation des puissances occultes, filmées par ses soins, et qui donnèrent des chefs-d’oeuvre du psychédélisme et de l’occultisme hollywoodien comme Lucifer Rising ou Invocation of My Demon Brother… Cette vision matérialiste du satanisme entre en contradiction profonde avec le Satanisme traditionnel, qui défend l’existence de Satan comme entité divine régnant sur les anges déchus. 

« Chaos reigns »

Dead, comme les autres membres de Mayhem, notamment Euronymous, s’inscrivent clairement dans cette seconde branche, traditionnelle, européenne et très radicalisée. Leurs écrits et leurs interviews sont des charges virulentes à l’encontre de la religion chrétienne. Ils défendent un satanisme emprunt de paganisme qui, chez Varg Vikernes au moins, prend des tournures nationalistes vigoureuses. Dans un des courants du satanisme traditionnel, deux royaumes cohabitent l’un à côté de l’autre : celui du Cosmos, organisé en trois dimensions et dans une temporalité linéaire. Et celui du Chaos, indépendant du Cosmos, répondant à une infinité de dimensions et à un niveau plus élevé de connaissance et de spiritualité. Le royaume du Chaos est dirigé par onze divinités dont la plus élevée est Satan, pouvant être incarnées en une seule entité synchrétique mais endormie ou disparue, Azerate. Lorsqu’Azerate reviendra, il détruira le Cosmos et le royaume du Chaos s’étendra alors sur l’entièreté du monde. 

Pratiquement, cette invocation du Chaos comme « contre-monde » désiré et désirable prend des formes différentes selon les membres du groupe. Dead, on l’a dit, est un jeune homme perturbé et dépressif. Il passe son temps enfermé dans sa chambre à dessiner et à écrire des textes terriblement sombres dans lesquels il clame son amour pour la mort. Il finira par embrasser définitivement celle-ci en se suicidant en 1991 dans un chalet proche d’Oslo où le groupe habite, se taillant les veines avec un couteau puis, trouvant que les choses n’allaient pas assez vite, se tirant une balle en pleine tête. Il laissa deux textes : les paroles de Life Eternal (Cf. l’extrait en en-tête) et un petit mot d’excuse à l’humour noir glaçant : « Excuse all the blood ». 

C’est un autre membre du groupe, Euronymous, qui découvrit le corps. Son premier réflexe fut de trouver un appareil photo et de prendre quelques clichés du cadavre de Dead avant que la police n’arrive. On n’est jamais trop prévoyant. D’aucuns racontent qu’il en aurait aussi profité pour ramasser quelques morceaux de cervelle pour les manger et quelques morceaux de crâne pour en faire un collier. Là encore, la légende et le mythe font leurs oeuvres… Malheureusement pour Euronymous, ses photos seront volées. Et l’on retrouve l’une d’entre elle sur la pochette d’un album pirate du groupe, Dawn of The Black Hearts, rare enregistrement où l’on entend Dead chanter. 

La logique du Chaos ne s’est pas éteinte avec la mort de Dead. La même année, Euronymous fonde l’Inner Black Circle, sorte de groupuscule qui se réunit dans l’arrière boutique de son petit commerce à Oslo, le Helvete, et qui réunit les plus anti-chrétiens et les satanistes les plus radicaux. Cette petite organisation va mener des actes terroristes un peu partout en Norvège, multipliant les incendies d’églises (les églises traditionnelles étant souvent en bois…). De la poiesis à la praxis : ce que les anciens groupes chantaient, ceux du début des années 90 le font, avouent à mots entiers Aarseth et Vikernes. En 1993 Vikernes sera arrêté et relâché, faute de preuves. Mais ce ne sera pas son dernier séjour en prison. Le 10 août de la même année, il tue de 23 coups de couteaux Euronymous. Seize dans le dos, cinq dans la nuque, deux dans la tête nous dit Wikipedia… Une véritable boucherie. Vikernes resta en prison jusqu’en 2009…

Mayhem portait donc bien son nom… Avant même la parution de son premier album en 1994, le groupe aura connu un chanteur interné, un autre suicidé, un bassiste meurtrier et un guitariste assassiné… Pour deux de ses membres au moins, le premier album sera posthume. « Chaos reigns » comme dit le renard d’Antichrist… 

Rattrapé par le Cosmos

Voilà assurément une « idée » du chaos inatteignable pour le film de Joe Lynch. Aurait-il cherché à l’atteindre que l’on n’y aurait pas cru et qu’on ne lui aurait, en aucun cas, souhaité d’y parvenir. Il y a là l’expression d’un nihilisme trop tragique, dévorant jusqu’à l’os, rongeant l’être jusqu’à ses tréfonds. Il y a aussi l’invocation - et l’incarnation - du Chaos comme un ailleurs, comme un autre possible. Un autre possible que Joe Lynch aurait pu tenter de triturer dans tous les sens, en le libérant de ses oripeaux mystiques mais en conservant cette idée d’un « contre-monde » (plus féconde ici que celle d’un autre monde, indéfini). Rêvons un peu à une forme extrême qui se réclamerait à la fois de l’actionnisme viennois d’Otto Muehl et de Rudolf Schwarzkogler, de la furie des premiers Zulawski ou du Rage de Cronenberg, le tout marié à la férocité anticonsumériste et antibourgeoise de Marco Ferreri ou de Luis Buñuel…

Mais son ouvrage pisse mou. Il n’est que chair triste et frustrée, asservie aux canons les plus moribonds du cinéma contemporain. Dans leur tour de verre, les cols blancs s’enorgueillissent de leur réussite. Derek Cho est l’un d’entre-eux. Pourtant arrivé avec les meilleures intentions dans cette agence d’assurance, il est devenu le cliché ultime de l’arrogance. Impétueux, il s’imagine être un homme de pouvoir, et il en joue, dans la plus grande tradition de la division sociale du travail : chaque détenteur d’un micro pouvoir le cultive comme un fruit divin, instaurant des rapports de force verticaux rugueux, qui confinent à l’absurde. Jusqu’au jour où Derek se rend compte qu’il n’est qu’un fusible comme les autres : une erreur dans un dossier, commise par sa supérieure, lui retombe dessus. Il va être licencié, dans la plus grande injustice. Alors que Derek rumine sa rancoeur et son impuissance, redécouvrant qu’il n’est rien dans les rouages de l’usine du capitalisme financier, un virus se répand en ville et atteint l’agence. Ce virus a bon dos : il désinhibe toute personne qu’il touche, libérant les pulsions les plus violentes, les plus incontrôlables, les plus primitives, les plus interdites. La tour est mise en quarantaine, et Derek va se saisir de l’immunité que lui confère la maladie aux yeux des institutions pour régler ses comptes…

On mesure à l’orée de ce résumé, ce que le « chaos » signifie pour Joe Lynch : il ne s’agit pas d’un contre-monde libéré pour se substituer à un système, mais d’une anomalie dans le système. Autrement dit, l’absence de répression des pulsions n’est qu’un moment, une opportunité, offerte aux protagonistes pour régler quelques problèmes d’ordre individuel. Derek ne cherche pas à mettre à mal le système alors même qu’il en a la possibilité, il répond à une loi du Talion qui vise à réparer l’injustice dont il a été victime. Le chaos est un défouloir où chacun laisse transparaître son Moi profond, défait du Surmoi réprobateur, libéré des injonctions sociales qui font « tenir ensemble » l’hétérogène. Nul nihilisme ici, nul destin tragique. Mais un déchaînement de violence et de sexe. Du moins, c’est ce que l’on nous promet. Car dans une sorte de mise en abîme des plus amusantes, la soi-disant libération des pulsions censée éclater sous nos yeux ne fait que révéler l’immensité des bribes retenant un cheval qui se voudrait fou. Car le paradoxe est bien là : alors que l’un des innombrables rôles de l’art est celui de la catharsis (la purgation des passions chère aux tragédiens grecs), force est de constater que la vie le surpasse mille fois, en mille lieux et en mille instants. Les déflagrations pulsionnelles qui transpercent le quotidien transcendent, à tout égard, les plus féconds imaginaires. Notamment lorsque ces imaginaires, revendiquant un « no limit » subversif, agissent en réalité sous la contrainte.

Mayhem, le film, est un objet sous contrainte. Le Chaos y est circonscrit pour ne pas dire circoncis - amputé donc, dans les deux cas, on y reviendra… Et cela prend des tournures esthétiques et narratives tout à fait concrètes. Prenons deux exemples, à savoir le niveau de conscience de notre personnage principal et la représentation du sexe à l’image. Derek Cho est atteint par le virus désinhibiteur. À l’image de ses collègues, il devrait être livré à ses plus bas instincts en permanence, être hors de son propre contrôle, dans un état proche de la schizophrénie. Or, il fait preuve d’une mesure et d’une maîtrise de soi tout à fait admirable, tandis qu’autour de lui, tout le monde semble avoir cédé à l’animalité retrouvée. C’est un véritable problème d’écriture, dicté par l’impératif d’établir une narration cohérente et suivie, linéaire, lisible, autour d’un personnage unidimensionnel. 

Par ailleurs, puisque tous les personnages se livrent à l’assouvissement de leurs désirs les plus grégaires, nous devrions assister à une débauche de sexe, mais aussi à un retour des plus primitifs aux fluides (coprophagie, urophagie…). Là encore, la mise en scène de Joe Lynch évolue dans une sphère cosmologique et non chaotique : pas un nichon, pas une chatte, pas une bite qui traine. Pas un corps nu à l’horizon, pas une paire de fesses, pas un crachat, pas une goutte de sperme qui s’épanche, pas une seule matière fécale qui s’échappe… Rien. Le néant. La scène de sexe entre Derek Cho et Mélanie Cross, le personnage féminin, est d’un « contrôle » ahurissant et d’une pudibonderie à crever… On regretterait presque l’audace de 50 Shades of Grey… Madame garde son soutien gorge, on a le droit à de la drague, de la romance, des préliminaires dialogués, de l’humour et un missionnaire des familles cadré bien au-dessus de la ceinture… C’est donc ça, la baise dépravée des gens qui ne contrôlent plus aucune de leurs pulsions ? 

Mayhem est un film du royaume du Cosmos et non un film du Chaos, contrairement à ce que son titre voudrait nous faire croire. Incapable de lâché prise, le réalisateur maintient en permanence son film dans les cadres les plus normés et les plus normatifs du cinéma mainstream. Bien évidemment, cette mise sous contrôle de la subversion est contrebalancée par ce qu’il est autorisé de montrer, à savoir du sang et de la castagne. En effet, Joe Lynch s’échine à l’action movie tout en dispersant de-ci, de-là, quelques pastilles plus où moins gores, censées remplir le cahier des charges établi à partir du titre. Las. Mensonge et trahison. On n’en daube plus. Toutefois, si la piste du chaos n’était pas la bonne, il en est une autre que le réalisateur aurait pu suivre et qui aurait été à la fois jouissive et politiquement intrigante : celle de la mutilation. 

L’homme mutilé et l’homme mutilant

Explorons donc les potentialités de cette seconde piste. À l’époque moderne, en Angleterre et au Pays de Galles, il existait dans la Common Law ce que l’on appelait un crime de mayhem. Dans l’échelle des atteintes à la personne, celle-ci figurait au dessus de la simple mutilation : il s’agissait d’une blessure infligée gratuitement à un individu, l’empêchant de combattre et de se défendre en duel. Ainsi, n’était pas considéré comme mayhem le fait d’ôter à une personne son nez ou une oreille, contrairement au fait d’éborgner quelqu’un ou de l’amputer d’un membre. 

Après le 11 septembre 2001, toute une série de films a abordé, de façon directe où indirecte, le traumatisme qu’ont pu représenter pour les américains - mais aussi pour une partie non négligeable du monde occidental - les attentats perpétrés sur les Twin Towers. De La Guerre des Mondes de Steven Spielberg au récent Sully de Clint Eastwood, l’onde du trauma s’est diffusée dans le cinéma américain et a opéré par écho, chacune des répétitions s’atténuant, devenant de moins en moins audible. Paradoxalement, cela ne l’a rendu que plus claire et plus troublante. On a parlé de ces films comme composant un corpus « post 9/11 ». On sait les limites d’une telle tendance à la classification. De façon évidente, celle-ci restreint le champ des possibles interprétatifs comme des possibles affectifs. Or soyons clair : de la même façon qu’il n’est pas possible de voir en Star Wars uniquement un film « post-Vietnam », il n’est pas possible de réduire les oeuvres de Nolan ou de Shyamalan à leur dimension post-traumatique. On peut nommer sans réduire, évoquer sans « amputer », affirmer sans fermer. Proposer un chemin ne doit pas revenir à fermer les autres, ni même à y renoncer. 

D’une certaine manière donc, on pourrait voir Mayhem comme un film post-traumatique. Son cadre - celui d’une grande agence d’assurance - tout comme ses personnages - des cols blancs imbus de leur personne et très conscients du pouvoir qu’ils ont sur le monde sans pour autant s’estimer responsables de leurs actes - peuvent faire écho à la représentation archétypale des traders, des banques et des assurances après la crise de 2008. Joe Lynch ne s’en cache pas. Dans une séquence, une jeune femme vient plaider sa cause auprès de l’assurance afin que celle-ci l’aide à se sortir d’une situation financière compliquée. Derek, qui est alors son interlocuteur, s’y refuse. Autre personnage qui vient renforcer ce sentiment traumatique, le responsable des ressources humaines. Sa présence est très charismatique : il porte un accoutrement singulier, d’inspiration aristocratique, peut-être anglo-saxonne, dans la plus pure tradition des représentations de personnages hautains et dédaigneux. Il est doté d’une personnalité d’une grande froideur et inspire la peur aux membres de l’entreprise. Sa simple démarche est présentée comme celle d’une mort certaine, le bruit de ses pas comme autant de têtes prêtes à tomber. Il jouit donc d’une aura toute particulière renforcée par le pouvoir qui est le sien : celui de licencier les collaborateurs. L’image de Derek faisant ses cartons et se dirigeant vers la sortie les bras chargés de ses petites affaires, achève d’établir le parallèle avec la crise financière, rappelant sans mal les employés de Lehman Brothers quittant leur building ce fameux 15 septembre 2008.

De ce trauma, Lynch retient ce qu’il estime certainement être la cause fondamentale de la crise : l’absence, ou du moins la perte, de toute humanité chez les décideurs des grandes entreprises. Le grand patron de sa boite d’assurance n’échappe bien évidemment pas à cette caricature. Tous ces personnages sont donc amputés de ce qui devrait faire d’eux des personnes, des êtres humains : leur humanité, c’est-à-dire, leur sentiment d’appartenance à une communauté humaine avec laquelle ils partagent des affects communs plus que des valeurs. De la compassion, de l’empathie, de la bienveillance. Autant de sentiments totalement absents dans les hautes sphères de l’entreprise : la supérieure de Derek est une carriériste aux dents longues doublée d’une manipulatrice avisée qui s’amuse à humilier sa secrétaire. Le responsable RH ressemble à un psychopathe qui procède à chaque licenciement de manière chirurgicale et systématique, sans la moindre forme de compassion vis à vis des employés. Quant au patron, il est dépeint comme un monstre, parangon d’un capitalisme carnivore et anthropophage, entouré par une cour d’actionnaires décatis et coupés du reste du monde par des systèmes d’ascenseur sécurisés qui les empêchent d’être emmerdés par la plèbe. 

Ces personnages sont autant de soldats mutilés dans une guerre qui n’est pas la leur. Ils n’ont pas demandé à devenir des monstres inhumains. Ils voulaient peut-être, comme le personnage de Derek au tout début du film, quand il débarque dans l’agence pour la première fois, bien faire. Bercés de belles illusions, ils se sont laissé amputer de ce qui les rattachait à l’espèce humaine. Ils sont devenus une altérité radicale, pétrie de certitudes et certaine d’être à l’avant-garde non pas du progrès, mais de leur ambition propre. C’est à partir du moment où Derek prend conscience qu’il a été traité injustement, autrement dit qu’il s’est souvenu qu’une justice humaine pouvait être rendue et que, par capillarité, il était lui-même un humain doté d’humanité, qu’il va retourner le mayhem contre celui qui l’avait amputé : le capital. 

Seulement, Derek opère une révolution tout seul. Ce qui le guide, c’est moins cette humanité retrouvée que ses intérêts personnels et individuels contrariés. C’est plus sa carrière ruinée que l’envie de réparer les erreurs commises. C’est là une limite assez terrible du film de Joe Lynch : son refus obstiné de toucher à l’individualisme forcené de ses protagonistes. Derek s’associe bien avec Mélanie pour atteindre le dernier étage et tuer son boss. Seulement cette association s’établit dans la plus pure tradition du libéralisme anglo-saxon : c’est la rencontre de deux individualismes guidés par leurs intérêts et qui scellent un accord contractuel (un « deal ») et circonstancié. Comment notre cher Derek peut-il bien se retourner contre le Grand Capital Mutilateur, tout en perpétuant dans ses relations interpersonnelles la logique libérale de l’entreprise ? On ne saurait l’expliquer, si ce n’est par le fait que Joe Lynch est incapable de penser les mécanismes de mutilation de l’humain qu’il met pourtant en scène. 

Sa seule alternative est alors de retourner violemment la mutilation, non contre celui qui en est à l’origine - c’est-à-dire le système de production et de mise en salariat des individus dans une logique de concurrence généralisée - mais contre ceux qui l’incarnent, à savoir collègues, supérieurs et patrons. Seul (two) contre tous, Derek attrape marteau, pistolet à clous et tronçonneuse et se lance à l’assaut du dernier étage, comme dans un jeu d’arcade des années 90 fonctionnant par niveaux de difficulté, à la fin desquels il fallait affronter un « Boss » (quand on parle de l’insidieuse extension de l’idéologie entrepreneuriale dans toutes les sphères du quotidien…) jusqu’à l’adversaire final, le plus redoutable de tous.

La mystification de l’authenticité plutôt que le nihilisme, sérieusement ?

Le dénouement du film étale au grand jour les limites déjà nombreuses d’un film qui aura décidément, tout raté… Derek arrive au dernier étage, tue son boss, signe un contrat qui lui assure de gagner beaucoup d’argent. Il se retire du monde de l’entreprise avec sa bienaimée, Mélanie. La dernière séquence est éclairante : baignés dans une lumière chaude, les deux tourtereaux, guéris et de la maladie et du capitalisme financier, s’adonnent à leur nouvelle passion, la peinture. 

Voilà comment s’achève un film qui s’appelle donc Mayhem… Joe Lynch s’avère en tout point incapable de penser le chaos. Rappelons que ce qui sème le chaos dans le film, ce n’est pas la logique folle du capitalisme, c’est le virus déshinibiteur. Ce même virus qui offre l’opportunité aux deux personnages principaux de réaliser leurs désirs de vengeance, d’accorder leurs intérêts, de sceller une alliance contractualisée, de vaincre, d’empocher du pognon et de partir se la couler douce à la campagne. Le virus n’a, à aucun moment, une quelconque valeur critique dans le film. Il n’est qu’un élément scénaristique qui crée les conditions d’une révolte individuelle contre une injustice individuelle. Il n’est pas la manifestation d’un chaos qui ouvre les portes d’un monde alternatif, il n’est qu’une opportunité, comme tous les bons capitalistes savent les saisir pour réaliser un profit quelconque. Derek ne subvertit jamais le système dans lequel il évolue : il continue à agir en charognard, se saisissant de l’occasion pour maximiser son profit, pour nourrir ses intérêts, pour renforcer son individualisme. 

La dernière séquence que l’on a décrite plus haut fonctionne ainsi comme un leurre. Face à l’étiolement de l’humanité et à la réification complète des individus, considérés comme des animaux ou des marchandises, Joe Lynch propose une sortie d’une rare indigence : l’authenticité. Or ce n’est clairement pas cela qui manquait à la vie de Derek. Ce qu’il vivait était bien authentique : la crise, la violence des rapports sociaux, les humiliations… Seulement, on le sait et on le constate tous les jours en regardant des réclames pour des vacances par exemple, mais l’authenticité est devenue un concept d’ordre publicitaire. Le refuge dans la peinture, idéalisée comme un univers hors-capital et donc hors-système, libérée des rapports marchands et de la réification, donc, représentée comme une activité plus épanouissante et plus authentique, est une pure vue de l’esprit. Et un cinéaste qui opère aux États-Unis devrait bien savoir à quel point l’art, qu’il s’agisse de peinture comme de cinéma, est inséré dans des logiques économiques et dans des rapports de force complexes, qui broient autant de vie que le modèle de l’entreprise capitaliste classique (#Weinstein). 

De façon surprenante et inconfortable, Mayhem substitut à une logique chaotique radicale et critique un refuge bâti sur un imaginaire publicitaire et sur une falsification. Sacrifiant toute posture critique à l’obligation de faire un film fun, dans la tradition initiée par Tarantino et perpétuée par Vaughn, entre autre, Lynch abandonne en même temps la possibilité de faire autre chose, autrement. Lui aussi aurait pu laisser comme épitaphe à son film « Excuse all the blood ». Mais certainement pas pour les mêmes raisons…

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