Millie Bobby Brown

Étude actorale

MILLIE BOBBY BROWN ET ELEVEN

Convenons d’abord ensemble du caractère d’évènement mondial que l’on peut accorder à Stranger Things.  Car si l’on en croit la quantité de réactions numériques, qu’on tente de lire entre les lignes du renouvellement de la série par Netflix (que l’on sait frileux depuis Sense8 et le début de leur problèmes économiques). Si l’on porte attention aux débats passionnés dans les rues au moment de la sortie de la saison 1 et que l’on considère également l’abondance de produits dérivés, on peut sans peine parler d’un véritable succès international. L’absence de chiffre (Netflix est très secret à ce sujet, certainement pour ne pas affoler les investisseurs et continuer leur politique de dumping ultra agressive, le chiffre de 15,8 millions de spectateurs sur le premier épisode a été donné par certaines sources) nous oblige à prospecter un peu, mais les faits sont là. Une fois établis l’importance populaire de cette série, nous pouvons rentrer dans le vif du sujet.

Millie Bobby Brown est une actrice dont la popularité a explosé grâce à Stranger Things. Il faut dire que ses apparitions étaient, pour l’instant, réservées à la série Intruders, dans laquelle elle jouait déjà un rôle qui relevait du cinéma de genre (un peu plus noir que Stranger Things) mais reste complètement mésestimé, ignoré par le public. Lorsqu’une enfant star est révélée par ce genre de succès populaire, il est intéressant de s’intéresser à sa persona. Cette étude, vous l’aurez compris, s’intéressera exclusivement à Millie Bobby Brown par tous les prismes analytiques possible, en restant centré sur la série Stranger Things, bien évidemment. Analyse de son jeu articulé à la mise en scène ou, pour être plus concret, analyse de la mise en scène ornementale ; sphère du créateur entre le travail de l’actrice et celui des frères Duffer, mais également du récit d’apprentissage et de la fuite, prosaïque ou rêvée de la jeune fille.

Ornements

Christian Viviani définit la sphère du créateur (l’autre nom de la mise en scène ornementale) comme la synthèse entre la création d’un jeu, par l’acteur dans sa manière de l’ornementer, « qui est au-delà de notre perception quotidienne » et la création de la « forme » par le réalisateur « qui permet cette perception expressive »(1). Voyons comment le jeu de Millie Bobby Brown créé chez nous une perception non-habituelle du monde. Comment, par les ornements de son jeu, nous pouvons immédiatement nous situer dans la caractérisation du genre dans lequel nous sommes : Science-fiction ou Teen en ce qui nous concerne.

Car la sphère du créateur intervient dans Stranger Things. L’exemple le plus marquant est l’utilisation du pouvoir d’Eleven. En effet, la force qui lui permet de faire bouger des objets, de craquer des os et de tuer est une force invisible (à l’image de la force dans Star Wars justement) impossible à représenter grâce à un accessoire, à un décor ou à l’intervention du numérique. C’est donc par la mise en scène ornementale que l’œuvre parvient à ses fins. Prenons l’exemple de la première utilisation du pouvoir d’Eleven dans la série, le moment où elle arrête le ventilateur dont le bruit la dérange. Il s’agit d’abord d’un champ contre-champ sur le ventilateur puis sur elle. Elle baisse la tête et lève les yeux. Son visage est dur et durant le temps de concentration, la caméra effectue un lent travelling avant sur le visage d’Eleven, pourtant déjà en gros plan. Cette manière de remplir le cadre du visage de son actrice progressivement, couplé avec les ornements du jeu de Millie Bobby Brown, nous donne le sentiment que quelque chose transcende la simple concentration. La musique souligne la montée du pouvoir jusqu’à l’arrêt sec du ventilateur. Le travail actoral de Millie Bobby Brown pourrait passer à la trappe si la mise en scène ne venait pas la soutenir.

Dans son ouvrage(2), Christian Viviani explique l’évidence de cet aspect de la mise en scène, équilibre dans la sphère du créateur entre l’acteur et le réalisateur. Si nous tentons d’utiliser son approche théorique c’est qu’il nous laisse lui-même beaucoup de liberté. L’ornement peut venir de Caravage ou de la technique kabuki (3), cela n’est fondamentalement pas un problème, au contraire. D’ailleurs la mise en scène ornementale a toujours une base iconographique très marqué stylistiquement parlant car c’est un pur travail de composition (entre l’acteur et le metteur en scène), très loin d’une technique de mise en scène théâtrale ou du travail l’acteur studio, et il faut parvenir à emporter le spectateur malgré une sorte d’absence d’incarnation du personnage, ou en tout cas, une incarnation différente des canons traditionnels. C’est pourquoi cette mise en scène est particulièrement adaptée au cinéma de genre en général : par son iconographie extrême. Dans Stranger Things, série grand public, créer des plans iconiques est également une fin en soi.

Une partie du public a d’ailleurs tendance à imaginer qu’il serait très compliqué de mettre en scène des enfants alors que la vraie question est : de quelle manière doit-on les mettre en scène ? Comment sublimer un jeu d’acteurs qui sont, pour la plupart, très loin de leur maturité artistique ? L’idée de ce papier n’est pas de faire un catalogue des exemples de mise en scène ornementale, d’autant que pour inscrire le motif (l’utilisation du pouvoir) dans la persona d’Eleven, il faut que l’ornement soit récurrent (avec malgré tout une infinité de changement formels).

Rêve et fuite de jeune fille. Créer des mondes, les refermer.

Pourquoi deux saisons (l’équivalent de plus d’un an pour les personnages) à Hawkins ? Pourquoi les monstres ? pourquoi les morts ? Pourquoi les rencontres d’enfants ? d’ados ? d’adultes ? Rien n’est caché au spectateur, tout est d’une terrifiante évidence : ils ont fait peur à une enfant ! Forçant Eleven à faire la rencontre frontale avec le Demogorgon, les équipes de scientifiques du gouvernement ont créé ce contre quoi ils ne pourront jamais lutter. Car la règle existe depuis bien longtemps dans le cinéma américain. Celui qui ouvre le portail est celui qui doit le refermer. En cela, Millie Bobby Brown n’est autre que la toute dernière petite sœur de Judy Garland. La comparaison n’est pas seulement physique. Leur visage, rond et incroyablement expressif, ne suffit pas à expliquer cette filiation dégénérescente. Là ou une chanson, devenu culte, expédiait Judy Garland dans le fantastique monde d’Oz, un peu après son interprétation par son personnage (Dorothy), c’est un cri de terreur qui ouvrira le portail dans Stranger Things.

La saison 1 envoie une Eleven en fuite dans cette petite ville américaine qu’est Hawkins. Elle va enfin commencer à grandir loin du laboratoire dans lequel elle est enfermée depuis toute petite. L’initiation à la vie, à la joie, à la gourmandise, aux amours d’enfants… Tout cela s’est déroulé sur une saison. Le temps est long, laisse du répit pour la contemplation (« morning is for coffee and contemplations »), ces enfants sont atteints par un état de grâce, d’invulnérabilité trouvant sa source dans la nostalgie des eighties(4) et le parcours d’Eleven semble stagner. Pour continuer, elle doit repasser de l’autre côté. La matinée est finie, plus de contemplation, seul subsiste le deuil et la mélancolie. La soirée peut commencer. 

Car le portail est béant en ce début de saison 2, il a pris des dimensions titanesques mais ne semble plus être une source de problèmes avant la découverte de son infection progressive et des Demodog. Sauf qu’Eleven est de nouveau prise au piège. Sa relation avec Hopper, si elle ressemble à une tentative de relation père fille, traditionnelle ne peut pas être si simple. Pendant une dispute d’une rare violence, nouveau cri d’Eleven, de rage cette fois. Terrifiant et jumeau de celui qui a ouvert le portail dans la saison 1. Nouvelle rupture, le voyage va reprendre.

Les souvenirs sont ensuite déterrés, littéralement. Eleven les sorts d’une trappe sous la maison et découvre l’adresse de sa mère. Cette dernière ne va être qu’un intermédiaire pour qu’elle trouve sa sœur, elle-même second intermédiaire afin qu’elle trouve la force nécessaire en elle pour refermer ce portail. La rencontre avec sa sœur ne peut n’être réduit qu’à cela car la mise en scène en fait un épisode enclave (5) et c’est la traversée de cette enclave qui va permettre à Eleven de rentrer. C’est simplement le « Theres no place like home » de Dorothy ou celui de Spring Breakers qui s’exprime une fois de plus. Presque sans suspens, Eleven gagne. Un père, un bal, un moment pour elle avec Mike. Mais il est également question de réparation et à ce niveau, l’épisode 9 est une suite continue de raccommodage d’une douceur incroyable. Il a fallu 9 épisode pour qu’Eleven redevienne invulnérable. Cependant la mélancolie de son voyage reste encrée dans nos têtes et plus rien ne sera jamais comme avant.

Stranger Things, c’est Oz à l’envers. Alors que Dorothy avait contaminée le monde d’Oz, un monde rêvé (ou image fantasme) à cause d’une peur d’enfant, Eleven a contaminée Hawkins, un monde prosaïque donc. En jouant de cette variation, Millie Bobby Brown, aidée de la mise en scène, parvient à transcender un réel reaganien. Il n’y a rien de plus politique que cela.

  • (1) VIVIANI Christian, Le magique et le vrai, Rouge profond, Aix-en-Provence, 2015
  • (2) Idem
  • (3) L’exemple de Christian Viviani dans Idem est la séquence du parrain 3 ou Pacino hurle de tristesse après la mort de sa fille, dans ce qui reste un sommet dramatique cinématographique.
  • (4) DEVILLE Sébasien, « T’as changé E.T », heterotopie.net, 2017
  • (5) Notons que la saison une de Stranger Things avait huit épisodes quand la deuxième en a neuf. Un épisode en trop donc.

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