Neruda de Pablo Larraín

Neruda

L'ENFANT ROI

Après le remarqué No, sélectionné à Sundance et aux Oscars en 2013, Pablo Larraín continue de creuser son sillon en ressuscitant les figures historiques du Chili de la deuxième moitié du XXème siècle. Il s'attaque cette fois à l'excentrique poète Pablo Neruda, communiste influent que le récemment élu Gabriel González Videla souhaite faire disparaître au nom de la doctrine Truman. El Presidente fait alors appel à Oscar Peluchonneau, taciturne policier qui n'aura de cesse de pourchasser Neruda à travers tout le Chili. Sur cette intrigue qui rappelle volontiers Catch Me If You Can (où un autre virtuose dans son domaine, DiCaprio jouait au chat et a la souris avec Tom Hanks), Larraín s'efforce de déjouer tous les pièges tendus par le genre du biopic. Dans un geste précautionneux, le cinéaste opère de multiples glissement au sein de la narration. Un glissement de l'histoire à la pure fiction tout d'abord, faisant lorgner le film vers le néo-noir, déjouant avec une certaine malice l'écueil de l'exactitude historique. Mais surtout, et c'est là le cœur du film, faire du policier incarné par Gael García Bernal, le personnage principal à l'intérieur d'un biopic qui ne porte pas son nom. Le narration tend vers cette substitution qui finit d'achever l'animal documentaire qu'on imaginait somnoler dans un coin du film.

Dès la séquence d'ouverture, une mystérieuse voix off qu'on identifie dans un premier temps comme extérieure au film commente les déboires de Pablo Neruda, de son rôle de trublion dans l'opposition à ses fêtes décadentes où il fait entendre sa si formidable plume. Peluchonneau fait alors son entrée en scène en tant que commentateur du film. La mise en scène surligne à chaque instant la position de personnage-spectateur du policier : la voix-off bien sûr mais surtout le mouvement des acteurs par rapport aux sources de lumières (rendues ostensibles par des lence flare émanent du soleil et des éclairages artificiels), comme si les personnages étaient projetés par une source lumineuse, renvoyant à la projection du film lui-même. Par ce dispositif, Peluchonneau se voit au cœur du film, comme s'il projetait lui même un désir de spectateur, superposant sur l'intrigue policière plusieurs fantasmes cinéphilies (tantôt flic du Nouvel Hollywood, tantôt cowboy d'un western enneigé), dessinant en creux le portrait d'un enfant qui rêve d'aventure, qui deviendrait maître de sa propre construction fictionnelle.

Pourtant, c'est bien Pablo Larraín qui projette ces visions, incapable de disparaître derrière son personnage de policier et c'est peut-être le problème majeur du film, l'incohérence entre son sujet et sa forme. En effet, le spectateur qu'est Oscar semble sans arrêt rattrapé par le manque d'humilité du cinéaste qui préfère s'identifier à la figure du poète plutôt qu'à celle du policier. Ainsi le film cherche vainement par le montage une forme qui se voudrait une transposition de la verve poétique de Neruda en opérant à l'intérieur d'une continuité dialoguée plusieurs changements de décor. Ces effets de manche sans grand intérêt sont répétés plusieurs fois dans le film, se greffant sur une mise en scène déjà balourde, multipliant les travellings pour donner le sentiment d'une virtuosité, d'une amplitude que le film n'atteint jamais. À vouloir appuyer trop lourdement son statut de cinéaste-poète (Oscar serait, comme lui annonce la femme de Neruda de façon littéral, une création du poète), Larraín perd de vu ce qui aurait pu être l'horizon enfantin du film, celui d'un regard de jeune spectateur désireux de jouer, simplement, à l'indien et au cowboy.

 

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