Premières solitudes

Premières solitudes

Ombres projetées

Premières solitudes, d’abord prévu pour être un film de fiction, est devenu un projet documentaire né de la rencontre entre la réalisatrice Claire Simon et dix élèves de Première Littéraire en Spécialité Cinéma au Lycée Romain Rolland d’Ivry-sur-Seine. Ce dispositif permet aux jeunes de prendre pleinement confiance de leur capacité d’observation et engendre une spontanéité lors des entretiens intimes sur les craintes d’avenir et les désirs d’amour. En surgit aussi les stigmates de l’enfance et la vie parfois douloureuse du foyer qui alourdit leurs cœurs. Claire Simon adapte alors sa mise en scène: le glissement progressif du visage de la Parole à celui de l’Écoute grâce aux mouvements panoramiques et réciproquement, permet d’éviter toute forme de misérabilisme, de fixation lourde sur un seul visage en confession. Ce refus de la dimension portraitiste entretient l’entrelacs de corps juvéniles partageant leurs premières douleurs sans restreindre ou amplifier l’émotion.

La caméra capte les effets de la solitude qui s’imprègnent en chacun de nous. Un sentiment vertigineux transparaît dans la profonde tristesse d’Hugo, colosse en manque de reconnaissance paternelle. La solitude apparaît ou s’estompe, à plusieurs reprises, par un jeu de contraste extirpant les élèves-silhouettes des diverses « toiles » urbaines qui composent le décor. La scène centrale du film illustre les filles assises sur un banc du lycée dont le rêve d’être mère met en suspens leurs souffrances. Les silhouettes dessinées par l’aura solaire qui les entoure s’incarnent au fil de leurs échanges fantasmatiques. Elles deviennent des héroïnes, pendant ce court instant, le documentaire se dilue alors dans les puissances de la fiction. Elles ont cette propension à côtoyer le fantasme. Dès lors, leurs peurs s’estompent, la tête tournée vers le soleil, elles font face au gouffre du dehors, à ce qui les attend par-delà l’enceinte du Lycée. La lumière printanière du soleil se déposant sur leurs profils projettent et libèrent les adolescentes du mur monochrome turquoise sur lequel elles s’adossent. Le regard pétillant d’Elia en est la magnifique métonymie.

Claire Simon resserre ainsi les différents espaces du Lycée dans lesquels se projette l’ombre lumineuse des élèves. Les multiples permutations du cadre des entretiens établissent une relation avec les figures juvéniles calquées au fond du Lycée. La caméra dessine le contour des silhouettes estudiantines migrant d’un espace confiné à l’autre : dans un couloir étroit et désert, du pied d’un escalier à la fenêtre d’une salle d’étude, la nuit sur le toit d’un immeuble au petit matin à l’arrière d’un bus - autant de lieux délimités par le motif de la bordure qui cartographie et structure cette série d’entretiens. Clément met ses jambes de part et d’autre du parapet du lycée surplombant la ville, figure idéale du vacillement sentimental des élèves qui s’y assoient. Cette scénographie projette sa silhouette sur le fond de la ville. L’ouverture est possible : Clément connaît l’amour, situé quelque part au-delà du parapet, perdu dans l’étendue urbaine. De fait, la bordure trace une ligne d’horizon nette dans l’image qui libère et enferme les corps dans le même mouvement. Claire Simon évite l’écueil dogmatique de l’établissement scolaire filmé comme le « terrain de jeu » psychologique de la jeunesse en sculptant un paysage contrasté. La variation des zones d’ombres et de lumières, de flou et de net, permet la construction d’une image en relief, tiraillée par l’intériorité tourmentée des élèves et leur insouciance poétique éphémère en harmonie avec le paysage urbain.

Le film pose alors la question esthétique et thématique du détachement. En premier lieu, les silhouettes adolescentes, ces corps en mutations, se détachent de l’apparence d’un enfant pour aboutir à celle d’un adulte. Le détachement renvoie également aux premiers déchirements avec leurs parents. Le film cherche ainsi à sonder les oscillations de la rupture sans pour autant appauvrir la notion de solitude en essayant vainement de ressouder le lien familial. Au contraire, un écart subtil est tissé par Claire Simon qui explore avec la distance nécessaire ces jeunes figures en périphérie. Ainsi, Judith partage l’expérience précoce de son adoption au Niger, son visage en gros plan ressort nettement du fond de l’image.

Tessa l’écoute et accentue l’effet de contraste. Au premier plan (dans l’image ci-dessus), Tessa de profil et Judith de ¾ face sont deux corps statiques aux contours nets, en contraste avec l’arrière-plan  où le fond flou et en mouvement des herbes folles dansent avec le souffle du vent. Ce jeu de silhouette donne aux souvenirs de Judith une dimension fictionnelle aux allures épiques. L’imaginaire prend le pas sur la véracité du récit avec ce fond végétal qui s’apparente au fond vert des studios.

Ainsi, Premières solitudes établit un périmètre qui encadre et réalise l’imaginaire généré par la puissance émotionnelle du récit que permet l’entretien. Les événements intimes vécus et racontés par les différents élèves prennent de l’ampleur à mesure que la bordure s’effrite. Une fissure se dessine, suffisamment large pour entrevoir leurs rêves d’avenir.

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