Sleepaway Camp de Robert Hiltzik

Troubles sexuels

SLEEPAWAY CAMP DE ROBERT HILTZIK

"In fond memory of mom, a doer". Cette étrange formule, à l'ouverture de Sleepaway Camp (sorti en France en 1983 sous le titre de Massacre au Camp d'été), cristallise toute l'ambiguïté du terme doer (1) dans le contexte du film, et nous fournit a posteriori une curieuse idée du projet d'Hiltzik, quand on sait que celui-ci s'efforcera sans cesse dans le film de subvertir la figure parentale et par extension celle de l'adulte en adoptant une posture assez marginale dans la production de son époque. Sleepaway Camp est de fait un de ces films "de genre" (ici le slasher dans sa forme la plus représentative : américain, années 70-80) qui, nés de considérations commerciales effectives à un certain moment et en un certain lieu, n'ambitionnent a priori pas de se considérer comme autre chose qu'un produit éphémère, mais parviennent cependant à laisser une certaine trace dans l'imaginaire cinéphilique populaire. Le film dont nous parlons ici s'inscrit donc dans le mouvement popularisé en 1978 par La Nuit des Masques (John Carpenter) et confirmé par Vendredi 13 (Sean S. Cunningham, 1980) même s'il vient évidemment après et ne partage avec eux que le succès d'exploitation, à défaut de l'innovation esthétique ou narrative. Il reprend même précisément le schéma de ce dernier film : des adolescents en vacances dans un camp d'été sont victimes d'un tueur en série. Cependant -et c'est la spécificité qui nous intéressera dans cet article- là où le film de Cunningham sanctionnait la sexualité adolescente par la mort dans une logique relativement moralisatrice, Sleepaway Camp envisage de manière inhabituelle cette sexualité : traumatisme, ambigüité de genre, homoérotisme... Il s'agira ici d'examiner entre autres ces différents aspects tout en conservant une lecture proche de l'œuvre, l'objectif étant avant tout d'en souligner la singularité. Précisons que cet article s'adressera préférentiellement à toute personne ayant déjà vu le film, l'intrigue reposant sur un twist final modifiant la portée des événements décrits et leur signification. Nous analyserons ces éléments, pour la plupart, à la lumière de ce retournement.

Sleepaway Camp s'ouvre sur une description paradoxale : de lents panoramiques dévoilent le Camp d'été Arawak désert et visiblement à l'abandon, en progressant à travers ses différents espaces (le lac, les cabines, les courts de tennis...). Au son, des rires d'adolescents, des conversations, des bruits de vie. Nous constatons rapidement que le camp est fermé et à vendre. Réutilisant un des motifs principaux de Vendredi 13, le camp déserté, Hiltzik suggère brièvement avec cette séquence que l'espace qu'il met en scène sera comme celui de Crystal Lake, celui de la mort, sinon celui de l'absence post-traumatique. La séquence suivante fait office d'explication : même endroit, quelques années plus tôt, deux jeunes enfants naviguent sur le lac avec leur père (accompagné d'un de ses amis) qui ne tardera pas à mourir renversé par un bateau conduit par deux adolescents distraits, laissant au fils la vie sauve et un sort incertain à la fille. Ainsi s'achève le prologue.

8 ans plus tard, nous retrouvons deux jeunes adolescents, cousins, Ricky et Angela, élevés par leur tante Martha, ridicule et semblant mentalement instable. Angela est quasiment muette et porte visiblement des marques psychologiques de traumatisme. Les deux jeunes partent pour le camp d'été. Leur arrivée est alors l'occasion mettre en place les différents organes du camp et ses protagonistes : il y a Paul, fidèle ami de Ricky, Judy, jeune fille qui a mûri plus vite que les autres et qui flirte déjà avec ses pendants masculins (Billy, l'adolescent sportif et arrogant), les moniteurs (Ronnie, le héros bodybuildé sensible, protecteur de la jeunesse, et Mel le gérant du camp), les employés (une sorte de somme des sociotypes sous-considérés par la société américaine de l'époque : les noirs, le redneck, le cuisinier pervers à tendance pédophile...). Hiltzik reproduit ainsi dans l'espace du camp les rapports de domination, de hiérarchie et d'exclusion en vigueur dans la société américaine. Rien de surprenant jusqu'ici, si ce n'est que déjà émerge l'idée d'une certaine menace provenant de l'autorité même, à travers le personnage du cuisinier Artie, pédophile assumé. Le camp d'été ne remplira jamais pleinement la tâche éducatrice et protectrice à laquelle il est destiné (la séquence d'arrivée au camp présente déjà les adolescents comme une masse mouvante échappant à tout contrôle), mais représente plutôt l'occasion de mettre en scène le spectacle d'une jeunesse innocente confrontée brutalement à ces rapports de domination et au vice. L'expérience idéale du summer camp américain ne sera vécue par personne. Le personnage principal du film, Angela, chétive et plongée dans le mutisme, se présente alors comme le cobaye idéal de ce cirque social. Elle ne tardera d'ailleurs pas à faire l'objet d'une tentative de viol ratée de la part d'Artie.

Comme une réponse morale à cette agression, Artie sera le premier personnage assassiné, ébouillanté à mort dans sa cuisine. Hiltzik met en scène ce meurtre à travers l'utilisation de la caméra subjective du tueur, procédé largement utilisé dans le slasher, mais il le fait à hauteur d'enfant. La logique du whodunit (2) utilisée tout au long du film sera une suite de confirmations quant à l'identité du criminel, révélée dans la scène finale, mais qui déjà ne laisse plus de véritable doute : Angela est l'auteure des crimes, et chaque personnage tué est en fait précisément le dernier à avoir fait d'elle son souffre-douleur. La question du meurtrier étant rapidement élucidée, que reste-il donc dans Sleepaway Camp qui vaille la peine d'exposer ainsi les relations conflictuelles adolescentes, si ce n'est pour en faire le moteur de la vengeance d'Angela ?

La réponse nous est donnée dans la séquence finale, assez surprenante et véritablement choquante (on se souviendra d'ailleurs du film en grande partie à cause de son twist final) : Angela est un garçon, le même garçon qui avait évité l'accident de bateau au début du film, seul survivant de l'accident suite à la mort de son père et de sa soeur. Un court flash-back nous apprend que Martha la tante adoptive, frustrée de ne pouvoir élever une fille, transformera Peter en Angela. Nous sommes dorénavant incités à avoir une toute autre lecture du film. Sleepaway Camp avait tout l'air de se présenter a priori comme une représentation simple du harcèlement adolescent dans le milieu hiérarchisé du camp d'été (ce qui est déjà notable en tant que discours sur l'oppression adolescente dans le slasher, sans prêter au film une ambition qu'il n'a pas). Hiltzik y distille néanmoins une vision spécifique de la sexualité. Le film, comme nous l'avons dit, est d'abord une confrontation, au sein du camp, d'adolescents face à l'idéal, idéal avant tout corporel. En effet, Hiltzik prend un plaisir sensible à filmer le corps adolescent dénudé, en particulier le corps masculin. Plus le corps est formé, plus il est dévoilé. La virilité ainsi mise à nu (le trio crop-top, shorties, and bulges) confère à l'ensemble du film un homoérotisme à peine dissimulé. Les figures traditionnelles de l'idéal masculin dominant ne sont pas présentes ici, ou alors elles sont diminuées (le match de base-ball gagné par les plus jeunes égratigne la suprématie de la force physique, la baignade de minuit aura tôt fait d'éliminer toute présence féminine...).

Sleepaway Camp se présente en ce sens comme un film à part dans sa conception de l'adolescence et ne condamne aucune forme de comportement (même ceux liés à la consommation de cannabis n'y sont pas jugés). Il accorde une importance toute particulière à la description du harcèlement (qui est ici un des deux moteurs principaux du meurtre), convoque un imaginaire homoérotique, et en déployant un certain discours non répressif sur le couple homosexuel on peut dire qu'il fonctionne visiblement sur une logique relativement émancipatoire et libératrice (3).

Cela dit, chacun des personnages adopte alors dans ce système un positionnement spécifique : Ricky devient alors une figure de l'opposition pugnace face à la bande dominante de Billy et ses acolytes (tout comme il participe à malmener le nerd habituel du groupe), Paul fait d'Angela l'objet privilégié de son accès à la première aventure amoureuse, et Angela, elle, se met à étudier la féminité précoce de Judy, comme le ferait a priori tout (pré-)adolescent en découverte d'une sexualité qu'il ne possède pas encore.

 

Or, il devient évident après avoir découvert le secret d'Angela, que son observation constante de l'archétype féminin prend une autre signification : ses longs moments d' "hypnose" face à Judy sont autant de questionnements sur son identité et son genre. La confrontation avec une figure féminine "idéale" sera alors le marqueur d'une impossible résolution du problème de l'ambiguïté sexuelle (Angela prend conscience de la limite biologique de son androgynéité), qui trouvera son accomplissement final dans la psychose et le meurtre. Celui de Judy en sera un des plus significatifs : étouffée et un fer à friser planté dans son vagin. L'appréhension du corps féminin par Angela s'accomplit finalement par sa destruction. Car c'est également parce que sa sexualité procède d'une élaboration troublée -c'est peu dire- qu'elle peut trouver sa finalité uniquement dans la mort.

Hiltzik construit ainsi la sexualité d'Angela dans une courte séquence de flash-back. Elle et Paul sont allongés sur la plage et échangent un baiser. Cette posture amoureuse lui rappelle un épisode de son enfance, alors qu'elle surprend son père au lit avec un autre homme. La confusion ici est double : le couple homosexuel agit précisément de la même manière dans ses rapports intimes que le couple hétérosexuel auquel aspire Angela en tant que du genre féminin. Par ailleurs, dans les plans suivants, même souvenir, la prise de conscience des deux enfants de leur différence sexuelle est mise en image. A travers un travelling circulaire et un fondu enchaîné, Hiltzik substitue ici Angela à Peter, et préfigure l'enjeu du film qu'est la transformation du genre. Au sortir de ce songe, Angela repousse Paul et s'enfuit. Figure constante de l'indifférenciation, elle commet finalement son dernier meurtre sur Paul, irréductiblement condamnée à être à elle-même sa propre altérité.

C'est sur ce point que Sleepaway Camp provoque la polémique : comment interpréter ala mise en image monstrueuse de l'ambiguïté de genre? Est-ce une manière de suggérer qu'un couple homosexuel conduit à des enfants meurtriers ? Que la fluidité du genre n'est pas compatible avec la construction d'une personnalité saine ? Ces aspects ont été condamnés par certains4, jugeant le film d'homophobe/transphobe. Le but de cet article n'est pas d'étudier le film dans une approche idéologique, mais il semble juste de pointer quelques éléments à ce propos : le film a été réalisé indépendamment de toutes ces considérations et le discours qu'il contient dépend totalement de sa réception5, a fortiori lorsque celui-ci est examiné 35 ans après sa sortie (notons que dans un contexte Reaganien, la réalisation d'un film montrant la relation homosexuelle de manière neutre, qui plus est dans un slasher grand public pour adolescents est une gageure). La dimension transphobe paraît peu légitime au regard des événements du film : il semble que le traumatisme d'Angela ne découle pas seulement de son problème d'appartenance à un genre mais également de l'oppression constante dont elle fait l'objet (par sa tante d'abord et ses camarades) et le leitmotiv des crimes ne quitte jamais cette ligne de conduite. Quoi qu'il en soit, bien qu'il le fasse inconsciemment et d'une manière équivoque et paradoxale, Sleepaway Camp garde au moins le mérite de questionner la sexualité d'une manière inhabituelle, audacieuse, voire progressiste.

Gardons en tête pour finir l'image finale du film, celle du visage d'Angela, figé par le traumatisme, l'image de la terreur qui n'est jamais aussi brutale que lorsqu'elle est celle que nous voyons dans un miroir.

(1) Selon le contexte : personne qui fait, personne d'action, le coupable. L'hommage est à reconsidérer après visionnage mais à titre amusant.

(2) Littéralement "qui-l'a-fait" : forme narrative à l'origine littéraire, qui consiste à produire une intrigue reposant sur la déduction par le lecteur/spectateur de l'identité du criminel avant sa révélation finale.

(3) A noter, le film fait l'objet de projections régulières dans les festivals queer (https://hollywoodtheatre.org/events/queer-horror-sleepaway-camp/ ; https://www.facebook.com/events/645563515471134/ à titre d'exemple)

(4) Différents articles au sujet de la question politique sexuelle dans le film :

- SEIBOLD Whitney (2017, 13 fév.), The Sexual Politics of Sleepaway Camp, New Beverly Cinema (en ligne), consulté le 22/10/2017,
http://thenewbev .com/blog/2017/02/the-sexual-politics-of-sleepaway-camp/

- The Mixed up Sexual Politics in Sleepaway Camp (2012, 12 avr.), NiteHawk Cinema Williamsburg (en ligne), consulté le 22/10/2017, https://nitehawkcinema.com/williamsburg/2012/04/12/the-mixed-up-sexual- politics-of-sleepaway-camp/

-MACLAY Willow, “How Can It Be? She’s a boy.” Transmisogyny in Sleepaway Camp, Cleo Journal (en ligne), consulté le 22/10/2017, http://cleojournal.com/2015/08/10/how-can-it-be-shes-a-boy-transmisogyny-in- sleepaway-camp/

5 Voir à ce sujet les propos du réalisateur sur le site officiel de la franchise : http://www.sleepawaycampmovies.com/interviews/robert-hiltzik/

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