Stranger Things 2

Stranger Things 2

SPOILER : ELEVEN IS DEAD

La série des frères Duffer revient cette année avec une saison 2 très critiquée par de nombreux fans de l’univers d’Hawkins. En fin de saison 1, un passage vers un format plus noir était l’une des promesses des showrunners. Pari tenu donc, la série est une perte d’innocence totale dans le fond, sur une forme qui tourne un peu en boucle il faut le dire, malgré le teasing plutôt réussi du déplacement de l’intrigue en dehors des frontières d’Hawkins. Cependant les créateurs de ce petit bijou en sucre d’orge ont relevé un défi inédit pour une série de cette ampleur. Ils sont parvenus à mêler l’ambition d’une continuité sérielle (qui va traverser les saisons dans le futur), à l’unité d’une saison : une sphère continue dans laquelle règne un sous-texte de deuil et de fantôme.

La fin de la saison 1 laisse planer le doute quant à la survie du personnage de la jeune Eleven. Le chef Hopper cache des gaufres dans une petite boîte dans la forêt d’Hawkins (là d’où vient la jeune fille dans la légende que se créent les gamins, c’est pour cela qu’elle est nommée Elfe). Le rituel est proche de celui des bouddhistes ou des shintoïstes : lorsqu’un parent du défunt met de la nourriture dans un autel l’aidant dans son voyage vers l’au-delà. Si on analyse les images du flash-back, il n’y a aucun doute : Eleven traverse le voile au moment où elle détruit le demongorgon. Elle se retrouve de l’autre côté puis semble revenir. Elle est ensuite protégée par le seul chef Hopper qui ne s’est jamais remis de la mort de sa fille dont Eleven devient le fantôme malgré elle. C’est chez lui qu’elle se déguise en fantôme pour Halloween en expliquant qu’ainsi elle ne sera pas vue. Cette présence écran, sous un drap blanc, est déjà trop forte et certainement trop dure à supporter pour Hopper qui refuse de prendre le moindre risque. L’incompréhension tiraille l’enfant qu’est Eleven et une dispute d’une grande violence éclate. Cette dispute aboutira à la fuite de la jeune fille qui va chercher ses origines.

Mike va être le personnage le plus hanté par le fantôme d’Eleven. À la fin de la saison 1, l’une des premières choses qu’il avait dite à son ami Will retrouvé, venant de se réveiller, était qu’ils s’étaient fait une nouvelle amie, mais que celle-ci était partie. La jeune fille est, dès le premier épisode, par sa manière d’aller observer Mike à distance, une présence invisible qui hante celui-ci. Le jeune garçon tente, tous les soirs, de communiquer avec celle dont il ne pourra jamais oublier la présence, à travers le brouillard sonore de son talkie-walkie. Il sait que c’est de cette manière qu’ils avaient retrouvé un autre fantôme : Will. Mais, et c’est bien la malédiction de tout fantôme, Eleven peut voir sans être vue. Le fantôme, au contraire de la trace, est, au moins en partie, conscient de sa vie physique. Toujours invisible, sa colère fait commettre à Eleven un gentil « pêché de jalousie » en faisant tomber Max (l’archétype de la new girl dans les teen movies) de son skate. Mike, certain de la présence de sa bien-aimée, tente de l’apercevoir. Vainement.

Il faut attendre la fin d’une sorte de voyage initiatique qui conduit la jeune fille « Jane », de son prénom nouvellement acquis, lui redonnant une vie par la même occasion (un peu comme dans un jeu vidéo), à remonter le fil de ses origines. Cet épisode est construit de manière quasi indépendante, comme une enclave fictionnelle. C’est cela exploser Hawkins. Ce n’est pas la faire pourrir comme le flagelleur mental mais bien de la faire déborder puis imploser. Eleven est la première à en sortir, éjectée, et si elle est rattrapée par sa conscience, rien ne sera jamais comme avant : le monde est grand et plein de réponses. Elle a des attaches dans cette ville mais a prouvé qu’elles ne sont pas insurmontables. Là ou Joyce et Bob échouent à s’en aller vers une vie meilleure, la jeune fille explose la frontière, revient d’entre les morts, retourne à Hawkins et ferme le portail. Cette fois, aucun doute sur une éventuelle destruction ou disparition, elle est bien plus forte que cette ombre démesurée et la seule chose qui permet à cette narration d’exister, c’est qu’elle met un petit moment avant de se remonter les manches et d’en finir. Elle met du temps à réexister, à se réinventer. Il faut se libérer de ses fantômes et ressusciter. En huit jours si possible (la chronologie à cela de peu claire que nous pouvons évacuer la question biblique, au moins en partie mais mentionner sa potentialité semble nécessaire, car la réalité des influences nous l’oblige) ! Rien ne sera comme avant donc car l’adolescente est en plein apprentissage et la trace d’une éventuelle Eleven plus sombre n’est pas passée inaperçue. Et puisque tout le monde s’est retrouvé, il n’y a rien qui terrifie plus le spectateur que de savoir comment ils vont être séparés.  

Ce fantôme est frappeur (il hante et agit) dans l’idée qu’il produit sens dans le discours des Duffer, leur vision de l’Amérique contemporaine et sa mélancolie. Le désespoir des gamins, en particulier celui de Mike, et l’absence d’Eleven ne peut pas être qu’un argument de pure narration pour créer des retrouvailles émouvantes. D’ailleurs celle-ci ne le seront pas immédiatement : elles sont extrêmement rudes, dans le contre coup de la détresse accumulée de Mike, qui ne peut qu’exploser et pleurer, impuissant. Le dénouement sera pourtant d’une grande douceur. D’après les créateurs, depuis le début de la production, le bal d’hiver est le point de fuite de toute les intrigues de Stranger Things 2. Dans un précédant article, j’avais décrit la manière dont la neige et l’hiver était capable de ployer le temps et l’espace (cf : critique croisée de Le Jour d’Après d’Hong Sang-soo et Sense8 des Wachowski). Ici, il y a en plus la référence mythique aux bals de lycéens. À l’instant ou Mike embrasse Eleven, ce déséquilibre temporel nous ramène à celui où il l’embrasse, peu de temps avant qu’elle ne disparaisse. Cette danse les réunit de nouveau. Eleven a ressuscité pour de bon. Toute cette saison repasse alors à l’envers dans l’esprit du spectateur par le prisme de la réalité naïve, romantique et enfantine de ses jeunes adolescents qu’on considère comme adultes à tort de par leur persona. Pour celui qui ose passer derrière le voile romantique, un goût âpre reste en bouche.

Stranger Things 2 est une saison somme qui détruit la nostalgie au profit de l’avènement de la vraie réalité de notre époque : la mélancolie. Le passage est refermé, on a volé un monde à ses enfants, le portail est clos mais d’autres seront surement créés, vers d’autres mondes, plus nombreux et certainement post reganien cette fois : un sombre écho nous menace donc, pour notre plus grand plaisir … La réalité politique va bientôt les rattraper, on sait d’ores et déjà que les lendemains seront douloureux et passionnés.

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