Sully de Clint Eastwood

Sully

BRACE FOR IMPACT

Clint Eastwood, l'un des derniers vétérans du néo-classicisme revient cette année après une succession de films mineurs où le cinéaste peinait à atteindre le niveau de forme qui était le sien au cours de la décennie précédente. Avec Sully, Eastwood va tenter de reconduire le mouvement de Mémoires de nos pères c'est-à-dire filmer une image en train de se faire, une image qui souvent chez lui à avoir directement avec l'histoire de l'Amérique et plus précisément, l'histoire des images. Mais là où réside la puissance de Sully au sein de la filmographie du cinéaste, c'est dans sa faculté à produire un réseau d'images qui vont, au contact du personnage réparer l'histoire. L'horizon de Sully serait donc une reconstruction au cœur du quel un homme, Chesley Sullenberger dit « Sully » se libérerait d'un type d'image, l'image mentale, symptôme anesthésiant de tout le cinéma moderne, de Antonioni à Hitchock. L'idée étant de renouer le lien entre le personnage et le monde. Pour autant, il semblerait que pour se libérer d'une image, il faudrait en devenir une soi même. Tel est le constat d'Eastwood qui va répéter le même événement, la même action : l'amerrissage d'urgence d'un Airbus A320 sur le fleuve Hudson dans une boucle hypnotique sans cesse reconfigurée par le montage.

Le film s'ouvre sur une première version de l'évènement, un cauchemar mortifère, la version la plus sombre, un crash au cœur de New York. Sully meurt en même temps que les occupants de l'appareil. Cette séquence concentre a elle seule tout ce dont le personnage tente de s'extraire. En effet, Sully est un « professionnel » qui aime tout contrôler, qui a l'obsession du travail bien fait et cette idée d'avoir pu, durant ces 208 secondes, se tromper et donc mettre en danger la vie des passagers, causant la mort des 155 personnes à bord, lui est insupportable. Il va alors errer tel un fantôme dans les rues embrumées de New York lors d'une scène de couse à pied sublimes, ressassant sans cesse la même image, tel Tom Cruise dans Eyes Wide Shut. Celui-ci ne pouvait se défaire d'une autre image, celle de l'adultère de sa femme. Si les deux premières versions de l'action sont fantasmées (le crash en rêve et en projection), elles seront très vite rattrapées par la « version image » des médias confrontant Sully à une autre image, la sienne, étant devenu héros national, en cause son amerrissage miraculeux. L'homme discret et humble qu'est Chesley Sullenberger voit son devenir-image comme une disparition de lui-même, la télévision se met alors elle aussi à le hanter. Il est réduit à un pur artefact médiatique, rappelant les précédents travaux du cinéastes qui creusait la question de l'édification des héros (notamment dans American Sniper).

L'évènement à proprement parlé, l'amerrissage va alors avoir lieu, deux fois, en flash-back, reconstituant le déroulé de l'incident, du décollage à l'amerrissage. Ces deux séquences témoignent de la maîtrise absolue de la mise en scène d'Eastwood, d'une pureté dans le découpage qu'il n'avait jamais atteint jusqu'alors, alliée à la crudité réaliste de la photographie d'une blancheur hivernale signée Tom Stern. Dans le fil, les flash back célèbrent la vérité du cinéma vis-à-vis d'autres types d'images, celles des médias et celles des simulations en images numériques (employées à la fin du film) qui signifierait que seul le cinéma serait détenteur de l'authenticité factuelle (son déroulement effectif) et temporelle de l'évènement. Ainsi, ce serait par la répétition en boucle de cette action unique que Sully parviendra in fine à se libérer de ses démons. Lors de la scène finale qui oppose Sully et son co-pilote à l'institution, les images se verront compléter par la dimension sonore au cours de l'écoute de la boite noire de l'avion, reliant les deux dimensions fondamentales du cinéma : le son et l'image. Ainsi, en superposant sur le traumatisme les images de la simulation et les sons de la boîte noire, Sully peut briser le lien ténu entre l'image et son référant, autrement dit la vérité de l'évènement dans son déroulé factuel. Sully apparaît alors comme un personnage montant le film en direct, réorganisant grâce à sa mémoire la vérité de ce 15 janvier 2009.

Par ailleurs, cette libération ne revêt pas qu'une dimension personnelle, elle est aussi historique. Durant le flash-back de l'amerrissage, on bascule du point de vu des passagers à celui des new-yorkais occupant les immeubles proches de l'avion encore en descente. Le film révèle alors son vrai visage, celui d'une conjuration du 11-septembre. Au-delà du traumatisme, Eastwood tente de dépasser un autre événement-image qui met en cause lui aussi un avion, le 11-septembre. Ce n'est alors plus seulement l'image-trauma d'un personnage qu'il s'agit de surmonter mais bien celle de tout un pays, l'attentat du World Trade Center étant l'évènement-image que l'Amérique aura le plus tenté de refouler, au même titre que l’assassinat de Kennedy en son temps. Le film se double alors d'une volonté cathartique : aux milliers de morts du 11-septembre se substitue le miracle de Sully, témoignant de l'humanisme exacerbé du cinéaste, comme si Tom Hanks, de retour de chez Spielberg, reprenait son rôle de James Donovan, pour qui chaque vie compte.

 

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