Twin Peaks, la seconde danse d’Audrey

TWIN PEAKS

À propos de la seconde danse d’Audrey

La première danse d’Audrey ne durait pas plus d’une minute, chronomètre en main. Pourtant, elle a réussi à marquer les esprits, et à s’inscrire comme une des scènes mythiques de la série Twin Peaks. Imprévue, surgissant au milieu de l’intrigue sans aucune justification apparente, elle installe tout à coup une rupture, un “temps mort”, durant lequel un pur moment d’extase contemplative va s’installer. La danse n’a en soi rien de sophistiquée. Audrey s’y contente d’onduler, la tête renversée, les yeux mi-clos, dans une sorte de transe langoureuse, au rythme des accords soyeux et jazzy d’Angelo Badalamenti. Cette scène, à la fois courte et simple, mais aussi périphérique et auxiliaire, va faire partie de ces scènes canoniques sur lesquelles le souvenir se cristallise. Elle ne représente ni la série dans son entier, ni un élément crucial de celle-ci ; mais elle fait partie de son imaginaire, et véhicule un certain affect dans lequel on aime se replonger au fil des années. Cet affect se creuse à mesure que la distance temporelle grandit, pour finir, au bout d’un moment, par recevoir une véritable “plus-value” : la nostalgie. Alors, on se remet la scène, certes pour revoir un moment qui nous a marqué, pour rééprouver le plaisir qu’il y a à se replonger dans le sentiment de langueur heureuse qui la caractérise ; mais aussi pour tenter de retrouver quelque chose d’autre, qui déborde ce simple affect ; pour retrouver l’affect d’origine, et tout ce qui lui était relié. La danse d’Audrey serait alors presque un prétexte : une porte d’entrée, une voie d’accès, qui nous permettrait (croit-on), de nous “reconnecter” avec notre moi passé, avec les affects qui étaient les siens (était-il triste ? était-il joyeux ? mélancolique ? Se sentait-il bien ? Où en était-il, émotionnellement, et existentiellement ?). Plus que de nous faire revivre un sentiment agréable, la danse d’Audrey doit pouvoir répondre à cette question : qui étions-nous lorsque nous regardions cette danse pour la première fois ?

Alors, quelle agréable surprise, lorsque, dans la saison 3, à la fin de l’épisode 16, on entend une voix au micro annoncer : “et maintenant, la “Danse d’Audrey” ”. Retentit alors la fameuse mélodie, qui doucement enveloppe, séduit, hypnotise. Audrey semble aussi surprise que nous, mais finalement, se laisse aller, se laisse tenter. Se déroule alors un moment de pure magie.

Cette scène est une mise en scène de la nostalgie. D’abord, il y a sa gratuité, bien plus prononcée que dans la première danse : dans celle-ci, il s’agissait d’une gratuité narrative, mais elle s’inscrivait néanmoins dans la continuité de l’état d’esprit d’Audrey à ce moment-là ; elle était portée par tout un contexte qui la rendait “acceptable”, logique. Tandis qu’ici, absolument rien ne peut la laisser prévoir : comment les personnages d’une fiction, les personnages de la diégèse, pourraient-ils être au courant de quelque chose qui n’a eu lieu que dans le monde réel, extradiégétique, à savoir, la cristallisation de ce moment spécifique qui a été baptisé “la danse d’Audrey” ? Il y a là une brisure du quatrième mur, comme on dit, qui du coup marque bien la contingence absolue de ce moment, son arbitraire total ; en tout cas du point de vue de l’intrigue, ce qui ne peut que placer sa raison d’être dans un élément extérieur, à savoir le désir de se replonger dans le passé. Et cette rupture, cette intervention d’un élément extérieur, est soulignée par le temps d’attente qu’il y a entre l’annonce faite au micro, et le déclenchement de la danse proprement dite : on ne démarre pas tout de suite, on se laisse imprégner par la surprise que suscite les mots “la danse d’Audrey”, on se demande, avec un certain frisson d’excitation, si cela va réellement se produire… Tout est fait pour marquer l’incongruité de l’événement.

Il y a ensuite ce curieux mouvement par lequel les danseurs libèrent, avec une spontanéité et une simultanéité troublante, la piste de danse, pour la laisser à Audrey : littéralement, ils libèrent la scène, et se constituent en spectateurs ; la reconstitution ne saurait fonctionner sans eux. Possédés par leur rôle, ils se mettent alors eux-mêmes à onduler au rythme de la mélodie, comme hypnotisés, entraînés par la magie du moment.

Et puis il y a cette propension à “exagérer” les éléments constitutifs de la scène originelle, en leur prêtant une importance qu’ils n’avaient pas, en les accentuant plus que nécessaire, quitte à les transformer en fétiches : ici, ce sont les gestes d’Audrey, minimalistes dans la première danse, largement déployés dans la seconde ; les bras semblent vivre leur vie propre, le corps d’Audrey occupe plus l’espace, son extase semble plus prononcée… ; la musique est elle aussi “améliorée” : des instruments se sont rajoutées, elle est plus volumineuse, plus enveloppante.

Bref, tout est fait pour aménager un espace de reconstitution idéal, libéré de toute contrainte physique et spatiale, hors de tout ancrage réel, entièrement consacré à la jouissance d’un sentiment passé. Nous avons là une “scène au carré”, une scène d’une scène, qui ne vit que par et pour la scène originelle. C’est un pur moment d’extase, durant lequel le temps s’arrête, la respiration cesse, le coeur suspend son battement.

Mais c’est en réalité un piège. L’ambiance devient tout à coup étouffante ; un sentiment de malaise, d’oppression s’empare de nous. La violence éclate, et c’est tout le lieu, tout le moment, qui devient insupportable : “Get me out of here!!”. La violence avec laquelle ce changement survient en est presque traumatisante : après le doux rêve, la douce bulle cotonneuse et réchauffante, voilà le froid réveil qui nous fait brutalement sortir de notre transe.

N’avions-nous pas été assez attentifs ? sur nos gardes ? La contingence et l’arbitraire même de cette scène n’aurait-elle pas dû nous mettre la puce à l’oreille ? Et le gémissement des clarinettes, qui nous a tant séduit, n’était-il pas porteur d’une ironie sous-jacente ? La musique contenait une mise en garde ; une tonalité grinçante se dissimulait sous la mélodie principale, comme une sorte de rire sous cape, dont il n’est pas certain qu’il soit très bienveillant. Mais nous étions alors trop monopolisés par la mélodie principale, trop fascinés par les longs mouvements d’Audrey, pour percevoir ce message. Et la farce se transforme en tragédie. La nostalgie, de cocon moelleux, se fait prison froide ; la langueur laisse place à un sentiment de désarroi, de désorientation - et de terreur. C’est le plus brutal et le plus cruel des réveils.

Audrey s’est laissée prendre au piège. Elle a cru que l’on pouvait si innocemment, si naïvement recréer le passé, être à nouveau ce que l’on était il y a 25 ans, quand on était jeune, séduisante, sans rides. Et elle avait de sérieuses raisons de vouloir y retourner ! Elle, l’impétueuse, la démiurgique, l’insolente Audrey à qui personne ne résistait, à qui personne ne disait non, qui pouvait obtenir tout ce qu’elle voulait, la voilà réduite à l’impuissance la plus extrême, immobilisée avec un mari sur lequel elle n’a strictement aucun pouvoir (et qui n’a même pas le mérite d’offrir une résistance franche et forte ; ce serait plutôt une sorte de passivité molle, désintéressée ; ce qui est bien la pire des choses qui aurait pu arriver à Audrey : elle n’arrive même plus à exaspérer son adversaire ! Elle ne suscite qu’une désespérante indifférence).

Alors, quand elle entend ces notes qui la renvoient à tout un passé glorieux, comment pourrait-elle résister ? Comment pourrait-elle dire non à un appel aussi irrésistible, qui l’arrache à sa vie ratée ? D’autant que tout est fait, tout est pensé pour elle : elle a la scène, elle a le projecteur, elle a les spectateurs. Implicitement, c’est un marché presque faustien qu’elle accepte : tu retrouveras un moment de ta gloire - mais il te faudra découvrir à quel prix… Alors, une fois le moment recréé, le souvenir revécu, la jouissance poussée à son terme, il faut la redescente, la fin de l’illusion ; et Lynch n’aurait pu imaginer situation plus cruelle que celle qu’il inflige à Audrey : “What?!” : cette femme que je vois, dans le miroir, avec toutes ces rides, tout ce passage du temps qui a creusé les joues, affaiblit la peau, fait tomber le regard, c’est moi? Mais comment cela est-il possible ? Je ne ressemble pas à ça ! moi j’ai le visage lisse, le regard de braise, et la grâce au corps : ce visage, c’est comme si c’était moi, mais vieilli de 25 ans. Ce qui est absurde, vu que j’en ai 18 !

On a tendance à oublier à quel point Lynch peut être sévère avec ses personnages. Il a attendu douze épisodes pour enfin faire réapparaître Audrey ; mais c’est pour la laisser, quatre épisodes plus loin, au plus cruel des sorts. Dans une série toute entière préoccupée par le rapport au passé, par la difficulté de le dépasser tout en en admettant la nécessité de le faire, la trajectoire d’Audrey représente la chose à ne surtout pasfaire : ne surtout pas s’arrêter dans le passé, ne pas le contempler rêveusement en se souvenant du temps où l’avenir était plein de possibilités enthousiasmantes ; car cela, c’est nier le présent, c’est replonger dans le passé pour de mauvaises raisons, qui ont à voir avec l’envie de fuir, de ne pas assumer les responsabilités impliquées par les prises de décisions faites au cours de sa vie passée. C’est finalement sombrer dans une certaine forme de narcissisme, où l’on va survaloriser une période privilégiée par opposition au sentiment de tristesse et d’impuissance que nous provoque notre situation actuelle. Et survalorisation il y a, de la part d’Audrey, car tout allait-il vraiment bien pour elle, 25 ans plus tôt ? N’a-t-elle pas fini dans un repaire de prostituées, à deux doigts de se retrouver face à son père aux intentions alors peu louables ? N’a-t-elle pas été droguée et placée dans une situation dangereuse, après ce moment-là ? Et par la suite, n’a-t-elle pas été éconduite par Dale Cooper, puis peu à peu délaissée par l’intrigue, comme si la série elle-même lui préférait Annie Blackburn ?

La nostalgie a tendance à oublier tous les aspects négatifs du moment qu’il privilégie. C’est en cela que c’est un narcissisme : c’est moins la période en tant que telle qui constitue le centre d’intérêt, qu’une certaine idée de soi, fantasmée, illusoire, entièrement construite et déterminée par la situation présente, par la nécessité de s’en échapper, et de se convaincre qu’on a connu mieux, que cette situation présente ne nous mérite pas. Du coup, ce ne peut être qu’une prison ; et de même que Narcisse finissait piégé par son propre reflet, de même Audrey est-elle piégée par le souvenir fantasmé qu’elle a d’elle-même ; mais Lynch est plus cruel que la mythologie grecque : le miroir d’Audrey n’est pas celui de Narcisse ; il n’entretient pas le rêve, il le brise ; il ne renvoie pas l’image idéale que Narcisse a de lui-même, il renvoie à Audrey son image réelle, celle qu’elle est actuellement. Narcisse pouvait contempler à l’infini les traits, les détails de son visage, de son physique, et en retirer un sentiment de satisfaction sans cesse renouvelé ; Audrey va aussi pouvoir se contempler à l’infini, mais il n’est pas sûr que cela se fasse dans cette ambiance aussi apaisée.

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