Un peuple et son roi

Un peuple et son roi

De quoi parle le film historique ?

La sortie du nouveau film de Pierre Schoeller Un Peuple et son roi, annoncée depuis plusieurs mois comme un événement, donne l’occasion de réfléchir sur la place qu’occupe le film historique dans le cinéma contemporain, ou plutôt le regard porté sur l’histoire par le film de reconstitution contemporain.

Cela faisait quatre ans que Pierre Schoeller, réalisateur remarqué depuis Versailles, mais aussi L’Exercice de l’Etat, travaillait sur le scénario d’un film consacré à la Révolution française dans son ampleur historique et populaire. Très attendu, on s’en doute, puisque déjà journalistes et critiques se lançaient dans la comparaison avec les films qui l’ont précédé, mais aussi parce que pendant de longs mois précédant la sortie, le cinéaste a gardé un silence énigmatique sur l’ampleur du film. La production avait dévoilé qu’il réunissait à l’écran la jeune garde du cinéma français actuel : Adèle Haenel, Laurent Lafitte, Gaspard Ulliel, Louis Garrel, Izia Higelin, etc ; en somme de quoi attirer le chaland vers un sujet réputé difficile. Pourtant, le film historique est-il démodé ? Le nombre de films historiques, mais aussi de séries télévisées consacrées à l’histoire ne semblant pas avoir significativement diminué au cours de la dernière décennie, on serait a priori tentés de répondre que non (mais c’est un travail à mener). Toutefois, dans ce lot de nouvelles productions historiques, il convient de faire la distinction entre le « film historique » à proprement parler, c’est-à-dire celui qui traite des faits historiques, des personnages, des dates ; et le « film en costume », qui utilise plutôt l’histoire en arrière-plan d’une intrigue plus ou moins indépendante. Un Peuple et son Roi appartient sans trop de doute à la première catégorie, en mettant en scène principalement les moments révolutionnaires. Il semble pertinent de remarquer l’importance de personnages fictifs dans la narration, notamment le couple formé par la lavandière, interprétée par Adèle Haenel, et par Basile-Gaspard Ulliel qui sert à la fois de point de contact avec le « film en costume », puisqu’il s’agit d’une histoire de fiction qui réunit des personnages imaginaires, mais qui n’obéit pas à une logique indépendante, dans la mesure où elle est censée illustrer métaphoriquement le combat révolutionnaire.

Il s’agit de se demander de quelle « histoire » ou « Histoire » il est question, mais aussi où commence le cinéma et où s’arrête le fait. L’historien Paul Veyne considère l’histoire comme un « récit d’événements »(1) dont les procédés d’écriture s’apparentent à ceux du roman : « Comme le roman, l’histoire trie, simplifie, organise, fait tenir un siècle en une page et cette synthèse du récit est non moins spontanée que celle de notre mémoire, quand nous évoquons les dix dernières années que nous avons vécues »(2). La première différence, c’est que la narration historique, contrairement à la narration romanesque, ne s’intéresse qu’à un « événement vrai » qu’elle cherche à restituer. L’autre point de rupture, c’est la posture qu’adopte l’historien pour faire comprendre à son lecteur qu’il ne s’intéresse qu’aux faits « vrais », notamment en citant et analysant ses sources et en se référant aux travaux qui ont précédé les siens. Le roman, quant à lui, remet en scène l’histoire, c’est-à-dire la dramatise et la « fictionnalise ». J’irai pour ma part jusqu’à dire qu’il donne une version possible de l’histoire, qui, même si elle n’est pas vraie, c’est-à-dire authentique, peut tout de même porter en elle une part de sincérité. J’oppose ces termes parce qu’ils relèvent de deux registres différents : celui du véridique, peut-être même du scientifique, et celui du sentiment, du véritable. C’est-à-dire que l’on a d’un côté ce qui peut être prouvé, le véridique, et ce qui n’est pas falsifié, ce qui est honnête, le véritable.

Il est intéressant de constater que le film historique, qui a pourtant été quelquefois violemment critiqué par les historiens de tous bords comme une falsification, acquiert depuis quelques temps un nouvel intérêt comme l’écriture d’une histoire véritable, c’est-à-dire cherchant à restituer ce que la narration historique ne peut pas : les émotions. Quelques fois, ce statut nouvellement acquis du film historique est rapproché de formes d’écriture de l’histoire plus ou moins délaissées qui relèvent principalement de la mémoire, que ce soit le témoignage ou la tradition orale. Robert A. Rosenstone estime ainsi que «  Le film historique ne remplace ni ne complète l'histoire écrite. Il reste adjacent à l'histoire écrite, comme la tradition orale et la mémoire »(3), avant de tenter de proposer de le rebaptiser : « Comment pourrions-nous l'appeler ? Histoire poétique ? Histoire dramatique ? Histoire expressive ? Histoire cinématique ? »(4). Le film historique serait donc une Histoire « parallèle ». Notons tout de même que ces tentatives de définition ne renvoient pas exactement aux mêmes registres (est-ce une histoire sensible, cinématographique, incarnée, réactualisée ?). Si l’on revient à Un Peuple et son Roi, il est tout à fait intéressant que pour écrire cette « histoire poétique » de la Révolution française, Pierre Schoeller a fait appel à une nouvelle génération d’historiens qui s’intéresse aujourd’hui à l’histoire des sensibilités, notamment Arlette Farge et Sophie Wahnich, toutes deux spécialistes du XVIIIe siècle. Elles évoquent d’ailleurs l’intérêt du réalisateur pour essayer de restituer « l’état d’esprit » du peuple et  « l’atmosphère » de ce moment qu’a été la Révolution. Arlette Farge n’a d’ailleurs pas hésité à dire que « [Pierre Schoeller] donne au peuple de la Révolution française, une véritable dignité. Par-là, il s’approche réellement de mon travail d’historienne »(5). L’historienne se félicite également que le cinéaste ait fait le choix de mettre en avant le rôle des femmes dans le processus révolutionnaire, à travers des personnages extrêmement forts, notamment les lavandières de la confrérie des cordeliers interprétées par Adèle Haenel, Izia Higelin. On s’approche aussi ici de l’idée que le cinéma peut corriger une idée reçue, où remplacer une image ancrée dans l’imaginaire collectif, par une autre, plus au moins authentique ou sincère. On trouve justement dans le film de Pierre Schoeller, un exemple, assez anecdotique je l’accorde, qui nous conduit à nous poser cette question. J’ai été profondément frappée par la grande littéralité des dialogues prononcés par les personnages principaux, qui participent à cette « dignité rendue au peuple » dont parle A. Farge. Pourtant, l’une des séquences finales dans laquelle les députés se succèdent devant l’Assemblée pour rendre leur verdict rompt brutalement avec ce registre en avoisinant presque la caricature. Tout à coup, ils se mettent à parler avec des accents des quatre coins de France, alors que le petit peuple de Paris s’exprimait dans une langue qui relevait plus de l’écriture, que de la reconstitution. Pierre Schoeller s’est laissé prendre au jeu du reenactment et tombe dans le détail quasi folklorique. L’illusion prend soudainement une tonalité brutalement différente, la justesse n’y est plus tout à fait.

Enfin,  qu’est-ce qui qui me fait accepter la littérarité des dialogues comme un pacte, alors que je sais qu’il s’agit là d’un procédé cinématographique inauthentique ? Cela est lié à un autre problème, celui de comprendre de quoi nous parle le film historique ou plutôt, peut-il nous parler d’autre chose que de notre présent, quelles que soient les intentions de son ou de ses auteurs ? Car le passé, tel qu’il est montré dans le film, se présente toujours comme la forme d’une interprétation, ce que Robert A. Rosenstone qualifie de « quête de sens »(6). Mais d’une autre manière, représenter le passé porte aussi un discours sur le présent. Le film de Pierre Schoeller, en reproduisant ce mécanisme de fascination/rejet pour la figure royale évoque les enjeux du moment révolutionnaire, ce qui n’est pas sans trouver d’écho avec ce que l’on peut considérer comme une crise politique contemporaine. De même comment ne pas voir dans la trahison de la Garde nationale lors de la « Fusillade du Champ de Mars » qui réprime la protestation pacifiste du peuple, un échec de la démocratie qui interroge l’exercice du politique ? Le nom des grandes figures historiques qui sont représentées dans le film s’efface derrière un visage, un corps, une voix, l’incarnation d’une idée ; comme si ce n’était pas tant le fait d’être reconnu par la postérité qui importait, mais le geste d’entrer dans l’histoire. À ce titre les personnages anonymes trouvent tout autant leurs places que les « authentiques », comme dans un chœur où chacun apporte son timbre de voix (et pourquoi ne pourrions pas y apporter la nôtre, celle de spectateur du XXIe siècle ?). Enfin la séquence finale de la décapitation de Louis XIV (pas de surprise, l’affiche nous y prépare déjà) est marquée par une extrême gravité. Par une mise en scène efficace, qui joue sur des plans à hauteur de l’estrade sur laquelle se trouve le roi, ce qui place le spectateur dans la posture des spectateurs historiques qui assistent à l’exécution, la scène interroge ce moment décisif en rappelant qu’il est au fondement de notre démocratie contemporaine. Le film ne donnera pas de réponse sur la nécessité ou non de cet acte d’une extrême violence, mais une fois de plus se montre d’une grande actualité. Avec ce geste de faire tomber cette tête autrefois couronnée dans un humble panier d’osier, qui n’est pas sans rappeler les années de Terreur qui vont suivre, la séquence finale se conclut sur de multiples interrogations qui ne trouveront pas de réponse : Que reste-t-il du rêve révolutionnaire ? Qu’est devenu ce peuple dont la colère grondait dans les réunions politiques secrètes ? Quelle est la légitimité d’un combat pour la liberté, dès lors qu’il verse le sang ? Quelle place occupe aujourd’hui la parole populaire dans l’espace public ? Enfin si « la liberté a une histoire », comme nous le dit le sous-titre du film, n’est-ce pas à nous, citoyens, citoyennes, d’en poursuivre l’écriture ?

À partir de ces questions posées par Un Peuple et son Roi, ne pourrait-on pas proposer un élargissement de la notion de film historique comme un « regard sur le passé par le présent », ou encore une « Histoire écrite par les images du présent » ? Le champ des réponses et des réflexions sur cette thématique est ouvert, mais ce qui est certain que le film d’histoire, peu importe comment nous l’appelons, ne semble pas avoir épuisé ce qu’il a à dire.

(1) Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris : Points, 2015, p.23.

(2) Ibid., p.14.

(3) Robert A. Rosenstone, « Like writing history with lighting » : film historique/vérité historique, in Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°46, avril-juin 1995, p.175.

(4) Ibid.

(5) Arlette Farge, « Un peuple et son roi : cinq questions à l’historienne Arlette Farge », site du CNC, 25 septembre 2018, URL : https://www.cnc.fr/cinema/actualites/cinq-questions-a-lhistorienne-arlette-farge_869070

(6) Robert A. Rosenstone, op. cit., p.174.

 

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