Upgrade

Upgrade

Pinocchio au temps des robots

Avant même que Upgrade ne commence, la voix d'une intelligence artificielle présente les sociétés de production tandis que des ondes sonores figurées sur un fond noir finissent par être ravalées dans un puits sans fond. Cette substitution des traditionnelles caractères alphabétiques par la parole robotique annonce le projet narratif du film : Grey Trace (Logan Marshall-Green), se voit implanter dans son système nerveux Stem, une I.A. hautement perfectionnée afin de pallier son immobilité motrice.

Jiminy Cricket 2.0

Plus tôt dans le film, le personnage principal se fait tirer dessus par une bande d’ « upgraded » (des êtres humains « augmentés » par des implants technologiques qui décuplent leurs capacités) et voit sa femme se faire assassiner sous ses yeux. Devenu tétraplégique, il va chercher à retrouver les malfaiteurs afin de venger sa femme. Sur ce postulat de revenge movie, Leigh Whannell greffe un thriller de science-fiction dont le principal moteur est le rapport qu’entretient Gray et son I.A., sorte de Jiminy Cricket 2.0. En plus de lui offrir la possibilité de se mouvoir, Stem le guide et le conseille dans sa traque des upgraded. Dans cette société futuriste, le personnage principal apparaît d’abord comme déphasé, occupé à raccommoder d’anciens modèles de voitures dans son garage à la force de ses mains. Cette disharmonie entre l’homme et la technologie devient un moteur comique lorsque Grey tente d’appréhender ce nouveau corps aux capacités augmentées, d’autant plus que Stem, tel un symbiote, peut prendre totalement le contrôle de son hôte. Ce corps mutant permet également des ruptures de ton, notamment lorsque le personnage se lève brusquement de son fauteuil roulant alors qu’il était apparemment paralysé. La mise en scène accompagne cette dissonance en attachant littéralement la caméra au corps de l’acteur. Cela donne, lors des scènes d’action, l’impression que le mouvement du corps de Grey entraîne un basculement de l’espace : lorsque par exemple celui-ci tombe, la caméra le suit dans sa chute. Le contrôle total qu’opère Stem sur ses mouvements contraint l’acteur à un jeu étonnant, comme désarticulé et robotique. Il exécute, lors de combats au corps à corps, une sorte de danse ridicule dont il est le spectateur impuissant, soumis à l’algorithme de la super intelligence. De la même façon, le héros est le seul à pouvoir entendre la voix de l’I.A., retranscrite en voix off, ce qui se révèle être utile lorsque la policière (Betty Gabriel) initialement rattachée à l’enquête pour retrouver les upgraded se met à soupçonner Grey. La voix posée et réfléchie de la machine rappelle celle du tétanisant HAL 9000 dans 2001 avec lequel Stem partage plus que la diction. Peu à peu, il va faire de son hôte un excellent menteur mais aussi un redoutable assassin.

Technophobie

Mais ce programme d’exploration du corps augmenté se heurte à la logique d’entrelacement entre le revenge movie et le film de SF. Cet horizon ludique ne pouvait que s’écraser contre le discours technophobe et nihiliste de Whannell qui va progressivement stopper ses expérimentations au profit d’un étalage de ce qu’il peut y avoir de néfaste dans la technologie numérique (la surveillance, l’aliénation, le simulacre, etc.). Lors d’une séquence où l’I.A. cherche à se libérer de l’ascendant de son créateur qui menace de la désactiver à tout moment, elle conduit Grey jusque dans un repère de hackers. Des marginaux s’y sont retirés du monde afin de vivre pleinement dans la réalité virtuelle, casques vissés sur la tête. C’est à cette occasion que le personnage entrevoit le fantôme de sa femme décédée — image qui se fera de plus en plus récurrente jusqu’à ce qu’il finisse prisonnier de cette vision, devenu étranger à son corps dévoré par Stem. Cette conception de la technologie est en opposition avec celle proposée par Steven Spielberg dans Ready Player One : ici la réalité virtuelle n’est ni le lieu de la rencontre ou de la révolte, elle ne fait qu’emprisonner les âmes. En cela le film saisit avec justesse la peur qu’entretiennent les hommes face à la technologie, la crainte que, finalement, elle ne les dépasse en concourant à l'émergence d’une nouvelle race hybride de corps de chair gouvernés par des microprocesseurs. Sur ce versant, le film est décevant comparé à la mythologie dessinée par Terminator, rejouant à l’identique cette séquence de Terminator 3 où le T-800 (Arnold Schwarzenegger), piraté par le T-X, lutte contre une forme de corruption morale (incarné par Skynet) qui mettrait à mal sa mission. À ceci près que l’approche tonitruante du cinéaste ne pouvait se résoudre que dans la victoire programmée des machines. Le triomphe de la technique sur la morale, sans autre voie possible, c’est ce que semble asséner le twist final.

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