Valérian et la cité des milles planètes de Luc Besson

Valérian et la Cité des Mille Planètes

LAURELINE NEXT STEP

Valérian et la Cité des mille planètes est l’un des objets filmiques les plus insolites dans l’univers du space opera, depuis la sortie du Jupiter Ascending des soeurs Wachowski à l’hiver 2015. La bande annonce sur le titre Gangsta’s Paradise de Position music était aussi alléchante pour les amateurs du genre qu’elle était un repoussoir pour le reste des cinéphiles. La fausseté des espaces virtuels mêlée aux espaces réels dans la narration composé numériquement¹  en faisait un objet hybride intriguant et prometteur si l’on omettait de citer le nom de son réalisateur, véritable coqueluche des amateurs de sciences fictions à la française et ennemi juré de toute une partie de la critique. Il faut dire que Lucy, son précédent essai SF, compliquait infiniment la tâche de ceux tentant de le défendre envers et contre tout.
 
Luc Besson est un réalisateur perdu. Eperdument noyé dans une imagerie que l’on qualifiera d’aléatoire ou hors de propos, telle la fin de Lucy, tentative désespérée de sortir son film du cauchemar formel dans lequel il s’enferme, pour une démarche pseudo expérimentale des plus ringardes. Précisons le tout de suite, Valérian n’est pas le vide abyssal, malgré ses innombrables défauts, qu’était son précédant film. Besson semble malgré tout si désorienté par son écriture chaotique que les personnages piétinent et se marchent dessus, entre en collision les uns les autres. Paradoxalement, c’est l’un des grands atouts du film.
 

Fuites et collisions

Valérian est un film de collisions et d’impacts dans la grande tradition de la sciences fiction moderne post-Star Wars (post-destruction d’Alderaan par l’étoile de la mort). Le mixage son rend les pas lourds, les bottes assomment le métal deux fois plus puissamment qu’une gravité terrestre ne le permettrait. Dans une séquence, Valérian ce sort du pétrin grâce à une chute, traversant les plafonds successifs dans un plan reprenant le dispositif du court métrage Next Floor² de Denis Villeneuve. Le thème de la fuite traverse les deux oeuvres, peut être plus concrètement chez Besson, mais l’idée reste la même, Villeneuve étant fortement inspiré de La Grande Bouffe dans ce film. Une fuite également. Une chute infini donc. Prendre les devants de cette fuite, accepter qu’elle soit la cause ainsi que la suite logique de réactions en chaîne dont cette traversée des plafonds est la métaphore. Une suite de collision résumant l’intégralité du film de Besson.

Car le film s’ouvre sur la destruction d’une planète (la planète Mül) causée par le crash d‘un vaisseau de combat. Cette évènement est sans conteste l’impact le plus puissant mythologiquement parlant (comme dans Star Wars donc), sans commune mesure avec les autres, malgré leur importance égale dans la narration. Une onde de choc traverse l’univers après la mort de la jeune princesse Pearl. Celle-ci a envoyé son âme dans les confins et finit par trouver Valérian. Ce deuxième choc est suivit d’une série d’autre lorsque le héros tente d’immobiliser Laureline dans une poussée de virilité post-pubère un peu ridicule. Puis sans crier gare, il demande la main de sa coéquipière. Ce nouvel impact, affectif cette fois, va créer une série de fuite (principalement de la part de Laureline qui se refuse à lui répondre) et de sauvetage qui seront le corps de l’histoire. Cette série de collision entrainant fuite et inversement va se poursuivre jusqu’au terme de l’aventure. Enfin, le choc affectif entre les deux protagonistes n’ouvre plus sur une énième esquive/dérobade. Suivre ce plan était la garanti d’un film qui ce serait tenu. Malheureusement, ce motif est d’autant plus réussi qu’il n’est pas assez présent.

Parfois perdus, les personnages ne parviennent plus à se situer rythmiquement sur l’échiquier de  l’inconscience de Besson, et cela arrive trop souvent. Les acteurs sont si souvent laissés en roues libres qu’ils leurs arrivent parfois de trouver des jeux atonaux pouvant rendre un bel effet. Outre leur première scène sur la plage artificiel ne correspondant absolument pas à leur caractère respectif au fil du film, on pense à cette séquence où, juste après avoir survécu à ce que nous appellerons “le chien des sables“ (qui chute de plusieurs milliers de mètres d’ailleurs), ils adoptent une attitude infecte, ignorant totalement la mort de leurs coéquipiers. Cette palette de jeu est agréable et nous laisse dans l’expectative permanente d’être surpris, et cela de la part de personnages particulièrement imprévisibles. Trois quart d’heure passés, les acteurs n’y croient plus, leur jeu se lisse à l’extrême. La seule collision auquel nous aurons droit est celle de leur pieds qui s’emmêlent car l’absence criante de direction les font se rentrer dedans. Preuve dans cette scène où ils se retrouvent dans une décharge. On n’arrive pas à savoir si c’est le cadre qui ne sait plus quoi faire d’eux où eux qui n’ont plus conscience de jouer ensembles.

Boucle, Dors et Laureline

La Laureline de Besson n’est pas celle de Pierre Christin. Le personnage est calqué sur un autre de la culture SF : Dors Venabili, la compagne d’Hari Seldon³. Plusieurs points communs, une absence d’émotion, une propension à sauver son compagnon en toute circonstance par les moyens les plus calculés et froidement efficaces (et à être sauvée d’ailleurs au nom d’un amour partiellement rendu). Mais, et c’est le point le plus important, Dors comme la Laureline cinématographique sont avant tout des guides (et non des coéquipières comme dans la bande dessiné). Comme dans Prélude à Fondation, les deux protagonistes vont explorer un corps spatial gigantesque et peuplé de tous les peuples intergalactiques (La cité aux milles planètes dans Valérian, Trantor dans Fondation). Il est bon de préciser que si les auteurs de Valérian et Laureline ce sont énormément inspirés de l’univers d’Asimov, Prélude à Fondation est postérieur aux bande dessinés et, puisque la BD a rencontré un franc succès, il ne serait pas étonnant que l’auteur soviétique ce soit inspiré de Laureline. Le fait que le personnage ait les même caractéristiques physiques et qu’elle accompagne un personnage aux travers de multiples cultures (on retrouve également un travail politique et idéologique semblable dans les deux oeuvres) nous suffit à rendre cette thèse vraisemblable.

Une chaîne d’inspiration donc, dont la dernière maille nous pose un petit problème. En effet, en transformant le personnage de Laureline en robot (Dors est, dans l’univers de Fondation l’un des derniers prototypes de robot existant ressemblant parfaitement à un être humain), Asimov lui rajoute une caractéristique érotisante, la transforme en une femme objet parfaite et sans défauts. Il explique également entre les lignes que c’est grâce aux pouvoirs psychiques de R Daneel Olivaw (l’autre dernier robot existant) que Hari Selon serait tombé amoureux de Dors. Jusqu’ici tout va bien, Seldon est un personnage de tragédie grec, tombé amoureux contre sont gré d’une Laureline sans émotion humaine, corps objet dans un monde immense qu’il a pour mission de sauver sans vraiment le connaître. Fondation est un prodige de bout en bout et il n’est pas étonnant qu’Asimov est réussi cette transition.

Luc Besson a, dans son film, tenté en quelque sorte de boucler la boucle. Sauf que retourner à un personnage humain ayant les caractéristiques d’un robot comporte de grands risques. Reprenant le principe du corps objet, un mannequin a été casté pour jouer Laureline (Cara Delevingne). Dans son attitude et dans la mise en scène de Besson (notamment la scène où on la découvre pour la première fois), elle respecte le rôle jusqu’à un certain point. Valérian, reprenant le rôle de l’amoureux transit, doit également composer avec l’intuition du réalisateur mais les circonstances sont totalement différentes. Comment jouer un robot, un objet au service de l’homme, lorsqu’on est une femme ? Comment jouer l’être manipulé psychiquement et guidé par Laureline, quand, dans le même temps, on doit être le badboy tombeur qui n’a pas froid aux yeux ? Deux questions insolubles pour Besson du point de vue scénaristique, éthique et de la mise en scène. De cela, nous aurons certainement l'occasion de reparler dans un avenir proche...


¹. Critique de Josué Morel "Un trou dans le fond vert", Critikat : http://www.critikat.com/actualite-cine/critique/valerian-cite-mille-planetes

². Next Floor de Denis Villeneuve, disponible gratuitement sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=EmRVKJ8AUtk

³. Prélude à Fondation d’Isaac Asimov

Categories: Carnet de critiques

Laisser un commentaire