Yourself and Yours de Hong Sang-soo

Yourself and Yours

L'IVRESSE ET LE REEL

Les films de Hong Sang-soo nous ont habitués à deux éléments récurrents, traversant l'ensemble de son œuvre : l'amour et le Soju. Ce sont les deux principaux moteurs de fiction. L'amour provoquant l'ivresse, l'ivresse provoquant l'amour, parfois le désir. Il s'agit alors de prêter attention aux subtiles nuances de ce schéma programmatique. Dès l'ouverture de Yourself and Yours, on entend la rupture dans le train-train de son cinéma. Cette scène inaugurale nous montre un personnage affirmant avoir arrêté l'alcool. La nouvelle sonne comme un coup de tonnerre pour le spectateur, habitué à voir les personnages boire sans se poser de question. Chez Hong Sang-soo, on s’enivre comme on parle. Une question nous hante alors : Que devient un personnage sobre dans ses films ? Rassurons nous, le personnage va vite connaître l'ivresse. Cependant la question de l'abstinence n'est pas évacuée. Elle nous hante jusqu'à la fin d'un film qui nous permet d'évoquer l'omniprésence de l'ivresse dans l’œuvre du maître coréen.

Yourself and Yours nous ouvre plusieurs pistes sur la question. Youngsoo et Minjung sont en couple, ils s'aiment. Un ami de Youngsoo lui révèle que cette dernière se saoule dans son dos, alors même qu'ils s'étaient promis de limiter leur consommation. S'ensuit une dispute, Youngsoo lui en voulant de rompre leur promesse, et Minjung affirmant n'avoir jamais bu ainsi. Ce qui déclenche la fiction n'est plus l'action de boire mais celle de refuser cet acte. Qu'est-il arrivé aux personnages de Hong Sang-soo ? Ils ne souhaitent plus tomber dans le ridicule et le pathétique de l'ivresse. Comme si l'alcool dessinait les tragédies du destin, et que pour leur bonheur il faudrait s'en débarrasser. Or c'est de cette volonté d'abstinence que le couple se délite

Dans ce cinéma, l'action de se saouler n'est pas seulement un motif narratif. Il y a quelque chose de philosophique dans son approche, en rapport avec la plastique de ces films. Plastique que nous résumerons grossièrement par l'expression suivante : « des bouts brutes de réel ». Le réalisme de l'image numérique des films de Hong Sang-soo n'a pas d'égal. À ce propos, il est toujours étrange de rentrer dans ses films. Au cinéma, nous avons le réflexe de quémander un autre monde ou du moins notre monde, transcendé plastiquement. Ses ouvertures castrent cette habitude inconsciente. Avec lui, l'image apparaît généralement par un violent cut, elle semble doubler la réalité que nous fuyons. Quant à ses personnages, ils cherchent à fuir cet hyperréalisme par l'alcool. Minjung le dit : « Si on boit, c'est bien pour se saouler ». Elle est la preuve de l'incapacité des personnages à faire face au réel. Troubler sa vision est nécessaire afin de survivre à la dur réalité de sa filmographie : ces hivers froids, rudes. Ces étés mélancoliques, existentiels, trop chauds...

Le réalisateur peut être vu comme un démiurge, orchestrant ces destinés si tristes et s'en amuser, mais sans jamais toucher l'obscénité. Le comique se ressent comme une douce empathie teinté d'ironie. Il y a toujours un peu de lui-même dans ses personnages de cinéaste ou de professeur, il prend sa vie au second degré. L'empathie on l'a retrouve dans les structures de ses films, particulièrement ambiguës et jouant sur la difficulté qu'aura le spectateur à définir le régime d'image. Ce geste de transfiguration narrative, est à mettre en lien avec l'incapacité des personnages à vivre sans l'ivresse s'infiltrant dans sa forme pour affronter une image numérique trop réaliste. Il se joue du réel, comme le réel se joue des personnages. Le conflit est permanent.

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